Le Léman, le ciel… et le petit garçon
«Vu du ciel»... la photographie aérienne traverse de beaux jours. André Locher, père du site swisscastles.ch, a récemment publié un livre consacré au Lac Léman vu d'en haut. Rolf Kesselring y a retrouvé les terres de sa jeunesse.
Certains sites de mon pays ont une action littéralement stupéfiante sur mon esprit et ma mémoire. C’est le cas du Lac Léman. À chaque fois que je le longe, le côtoie, le frôle, cette troublante magie agit. Inexplicablement.
Je ne peux dire si cela est provoqué, chez moi, par le scintillement de ce miroir, enchâssé entre les hauts sommets, ou par les brumes légères du matin ou l’odeur si particulière de cette petite mer d’eau douce mais à chaque fois le miracle nostalgique opère. Je me souviens…
Le petit garçon
Sur la jetée du Bouveret, tout près de la France cousine, ou sur l’embarcadère de Villeneuve, il y longtemps, un petit garçon rêvait. Canne à pêche pointée vers le soleil levant, bouchon frivole dansant à la surface du lac, il rêvait à des perchettes aux fines saveurs et qui, souvent, n’étaient que de minuscules sardines au goût de vase.
Pour ne pas s’impatienter, il imaginait les eaux du Rhône traversant le grand lac et s’enfuyant, entre les rives genevoises, vers le Midi bruissant du chant des cigales, la Camargue sauvage et la Méditerranée
Le petit garçon se souvenait de ce jour où, Tom Pouce l’ami de la famille, lui avait appris à nager, là-bas aux confins du bras du Vieux Rhône. Tout, dans cette lumière matinale qui baignait le fond du lac, lui rappelait ces moments de petits bonheurs hasardeux.
Les vaguelettes qui clapotaient contre les piliers durant ces matins calmes l’incitaient à espérer des aventures qui l’emmèneraient derrière les hauts sommets qui bornaient son paysage. Le petit garçon rêvait comme il m’arrive de le faire encore, quelquefois.
Arrogance de lecteur
C’est ainsi que le petit garçon rêveur que je porte encore en moi s’est immédiatement réveillé, lorsque j’ai reçu l’ouvrage d’André Locher. Le titre, «Les rives du Léman vue du ciel», était tellement explicite que j’eus d’abord l’impression de n’avoir rien à apprendre, à découvrir, à ressentir, en le feuilletant. Puis, je me suis senti mal à l’aise en tournant les pages.
J’ai été bien forcé de reconnaître mon arrogance de lecteur trop gâté. Pour la première fois, grâce aux photos aériennes que me proposait André Locher, je pouvais découvrir un lac qui n’avait plus rien de commun avec mes souvenirs, avec les songes nostalgiques et heureux du petit garçon.
L’auteur avait découpé les rives du grand lac en segments, un peu comme on aurait partagé un gâteau ou une tarte de forme incertaine. La part qui tout de suite m’attira fut celle qui commençait à Saint-Gingolph et s’achevait à Lausanne.
C’est-à-dire, comme vous l’aurez compris, les rives qui ont tant fait rêver le petit garçon qui pêchait, puis l’adolescent agité et amoureux devenu un pécheur notoire aux yeux du pasteur qui avait tenté (en vain) de le catéchiser.
Hauteur de vue
Puis, curiosité aidant, j’ai parcouru les autre chapitres segmentés de l’ouvrage avec une sorte d’avidité. J’avais remarqué, sans bien m’an rendre compte qu’il y avait finalement peu d’endroits autour de cette étendue d’eau, où je n’avais pas eu quelque aventure, quelque amourette, quelque moment d’amitié. Je devais me l’avouer, j’avais beaucoup vécu au bord de ce Léman-là.
Je ne sais si ce sont ces photographies prises en survolant les rives qui déclenchèrent ma mémoire d’une manière plus vive et plus précise, mais des images, à chaque page, ressurgissaient, intactes, des tréfonds de mon cerveau. André Locher m’avait procuré une hauteur de vue, une hauteur de vie.
Pour tout dire, j’ai parcouru les rives de «mon» lac grâce à cet ouvrage surprenant qui, au premier abord, donne une impression d’inutilité. C’est alors que me revint une petite phrase que me répétait souvent Hugo Pratt, ce Vénitien qui hantait Grandvaux et dominait le lac sur la fin de son périple: «Le désir d’être inutile». Il en fit même un titre, je crois.
Un bréviaire du rêve
Il y a des ouvrages qui ne servent de rien et pourtant entretiennent un charme presque magique. Ce sont ceux que je nomme, dans mon petit musée intérieur, ma bibliothèque idéale, «Les bréviaires du rêve»…
Souvent, au cours d’entretiens dans les médias, on m’a demandé (et vous connaissez cette antienne), «quels sont les livres que vous emporteriez sur une île déserte?» En général, j’esquivais cette question que je trouvais idiote. Moi, je voulais tous les emporter… dans ma tête. Sans composer une hiérarchie, sans commettre une liste.
Pour pas mal de livres parmi tous ceux que j’ai lus, caressés, et que je garde chez moi, je n’ai pas besoin de les consulter. De temps en passant devant les rayons sur lesquels je les empile, je les sors d’un doigt crochu et les pose face contre moi.
Il me suffit de regarder les couvertures distraitement, en passant et repassant devant eux, pour que leur contenu se diffuse mystérieusement en moi, m’enchante encore une fois l’esprit. Je crois que l’ouvrage dont je vous ai dit quelques mots aujourd’hui fera partie de ceux-là, des ces amas de papiers qui, magie totale, seront longtemps présent à mon esprit.
swissinfo, Rolf Kesselring
«Les Rives du Léman vues du ciel», d’André Locher, Éditions Favre
21 x 29.7 cm
184 pages
Le lac Léman, appelé parfois «Lac de Genève», est le plus grand lac alpin et subalpin d’Europe centrale. Il est situé à l’extrémité ouest de la Suisse et au nord du département français de la Haute-Savoie.
Sa forme est celle d’un croissant long de plus de 72 km et large au maximum entre Morges et Amphion de 13,8 km.
Le lac Léman est traversé, d’est en ouest, par le Rhône.
L’altitude moyenne du plan d’eau est de 372 m.
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