Ce que la perturbation du détroit d’Ormuz implique pour la Suisse et le monde
Le blocage du détroit d’Ormuz a révélé la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. Si la situation montre de timides signes d’apaisement, les perturbations se poursuivront avec des conséquences pour la Suisse et les négociants et acteurs humanitaires qui y sont basés. Explications.
Point de passage stratégique pour le commerce mondial, le détroit d’Ormuz, entre Oman et l’Iran, est paralysé depuis plus d’un mois par les attaques américaines et israéliennes en Iran et la riposte de Téhéran dans la région, qui a notamment ciblé des navires dans le Golfe persique.
Les États-Unis et Israël sont toujours en guerre contre l’Iran. Mais dans la nuit de mardi à mercredi, le président américain Donald Trump a décrété un cessez-le-feu de deux semaines lié à la réouverture du détroit d’Ormuz et aux progrès dans les négociations.
Depuis mercredi, une poignée de bateaux sur les 3000 navires bloqués dans la région ont ainsi pu traverser le détroit, mais le trafic est loin d’être revenu à la normale – lorsque plus de 100 passages quotidiens étaient effectués. Alors que la situation reste très volatile, les perturbations devraient perdurer un certain temps.
L’Iran affirme avoir miné une partie du détroit et exige des bateaux souhaitant traverser qu’ils communiquent avec l’armée iranienne avant d’emprunter l’une des deux nouvelles routes maritimes ouvertes proche des côtes iraniennes. Le plan de paix que Téhéran a soumis à Washington prévoit que l’Iran garde le contrôle du détroit d’Ormuz et instaure une taxe de passage. Des pourparlers indirects entre les États-Unis et l’Iran débutent vendredi au Pakistan.
Environ un cinquième du pétrole et du gaz mondiaux transitent par ce goulet d’étranglement, ainsi qu’une part importante du commerce maritime mondial. «Les perturbations dans le détroit d’Ormuz entraînent une redéfinition en temps réel des flux énergétiques mondiaux, avec les sociétés de négoce suisses au centre de cette reconfiguration», explique Florence Schurch, secrétaire générale de SUISSENÉGOCE, la principale faîtière représentant le secteur du négoce de matières premières en Suisse.
La fermeture prolongée du détroit a également bouleversé les opérations humanitaires et l’acheminement d’intrants essentiels à la production alimentaire mondiale.
«Il s’agit de la perturbation la plus importante des chaînes d’approvisionnement que nous ayons connue depuis la pandémie de Covid et le début de la guerre en Ukraine», a déclaré Corinne Fleischer, directrice des chaînes d’approvisionnement au Programme alimentaire mondial (PAM), lors d’un point presse au Palais des Nations. «Ce qui est aujourd’hui une crise des chaînes d’approvisionnement deviendra une crise de la faim demain, à mesure que les prix augmentent sur les marchés locaux», a-t-elle ajouté.
À quel point la Suisse est-elle exposée?
Les vulnérabilités de la Suisse tiennent moins à ses importations directes qu’à son rôle dans la gestion des flux mondiaux de matières premières.
Comme l’explique Florence Schurch, «une part importante des flux de pétrole et de gaz liés au Golfe est structurée, financée et gérée depuis la Suisse, même si les cargaisons ne transitent jamais physiquement par son territoire». Et d’ajouter que c’est grâce à des équipes très performantes, travaillant jour et nuit, que des pays d’Europe et d’Asie ont pu sécuriser leurs approvisionnements malgré les perturbations.
L’économiste Peter Klimek abonde dans ce sens. «La Suisse est très peu exposée directement aux perturbations commerciales dans le détroit d’Ormuz», affirme-t-il, en se référant aux données de 2024. Cette année-là, les importations suisses depuis la région du Golfe s’étaient chiffrées à environ 14 milliards de dollars (11,2 milliards de francs), soit moins de 4% de ses importations totales.
Le principal flux concernait l’or brut non monétaire en provenance des Émirats arabes unis, pour une valeur d’environ 12,4 milliards de dollars. Les autres importations concernaient principalement des bijoux et des biens précieux. Le soufre en provenance du Qatar était le principal intrant lié à l’énergie.
Quelles sont les conséquences économiques d’une fermeture prolongée pour la Suisse?
«L’impact le plus immédiat concerne l’énergie: des prix plus élevés du pétrole et du gaz agiraient comme une taxe directe sur les ménages, réduisant leur revenu disponible réel et les contraignant à réallouer leurs dépenses au détriment de la consommation discrétionnaire», explique Rajeev de Mello, directeur des investissements chez GAMA Asset Management à Genève. Si les prix élevés devaient persister, le coût du renouvellement des stocks de mazout et de gaz accentuerait encore la pression.
Parallèlement, un ralentissement de la croissance en Europe, principal partenaire commercial de la Suisse, amplifierait le choc. La hausse des coûts énergétiques pèserait sur la demande, réduirait les marges des entreprises et minerait la confiance, entraînant un ralentissement des exportations suisses, de l’investissement et de l’activité économique globale.
«La Suisse ne serait pas à l’abri de ces effets de contagion, ajoute l’expert. Une demande européenne plus faible, une confiance en berne en Suisse comme à l’étranger, et un contexte d’investissement des entreprises plus prudent pèseraient tous sur l’activité suisse.»
Quels acteurs et secteurs économiques sont les plus touchés?
Selon Peter Klimek, les sociétés de négoce sont les premières touchées, car les perturbations des flux énergétiques réduisent les volumes et augmentent la volatilité. La hausse des prix accroît également les exigences de garanties, ce qui crée une pression importante sur la liquidité, même si les opportunités de trading à court terme s’améliorent.
Les banques seraient touchées dans un second temps via le financement du commerce, en resserrant le crédit à mesure que les risques et la volatilité des garanties augmentent. Cela engendrerait des contraintes de liquidité qui peuvent se répercuter sur les marchés physiques, réduisant les flux de cargaisons et poussant les prix à la hausse.
Les (ré)assureurs seraient affectés ensuite si les sinistres augmentent ou si les risques liés au transport maritime deviennent inassurables, ce qui pourrait à son tour restreindre directement les flux commerciaux, comme cela a déjà été le cas au début de la crise.
Les primes de risque de guerre pour le transport maritime commercial avaient bondi pour atteindre environ 0,2 à 1% de la valeur des navires en 48 heures, et jusqu’à 5 à 7,5% pour les navires liés aux États-Unis, au Royaume-Uni ou à Israël. Il en a résulté un effondrement du trafic maritime.
«Les impacts sur l’industrie et la pharmacie suisses seraient principalement indirects, via des prix de l’énergie plus élevés, des coûts accrus pour les intrants chimiques et une logistique plus chère ou perturbée», précise l’économiste.
Peter Klimek souligne que le facteur temps est déterminant. Après plus d’un mois, les marges de sécurité sont déjà mises à l’épreuve, avec des signes précurseurs tels que des fermetures temporaires en Inde. À mesure que les livraisons restantes arrivent et que les stocks diminuent, les pénuries seront plus difficiles à combler, même si la perturbation prend fin. La durée des stocks sera décisive, les entreprises qui disposent de faibles réserves étant touchées plus rapidement.
Comment réagissent les maisons de négoce suisses?
«Les maisons de négoce suisses sont en première ligne pour absorber le choc, indique Florence Schurch. Mais c’est précisément leur rôle: amortir ce type de perturbations pour le reste de l’économie. La gestion des crises et de l’incertitude fait partie de leur activité quotidienne.»
Lorsque les tensions montent dans le détroit d’Ormuz, ajoute-t-elle, les négociants donnent la priorité à la sécurité des équipages, avant de passer à des mesures pratiques telles que le réacheminement des cargaisons, la renégociation des contrats et l’ajustement des stratégies de couverture. Cette réactivité permet de maintenir les flux d’énergie malgré les perturbations.
«C’est l’ensemble du hub de négoce suisse qui transforme une crise mondiale en recherche de solutions concrètes, faisant de la Suisse un facteur de stabilisation pour les marchés énergétiques mondiaux», soutient-elle.
La volatilité peut créer des opportunités, mais «elle met surtout en évidence le rôle des négociants en tant que gestionnaires de risques», ajoute Florence Schurch. Les sociétés de négoce bien capitalisées peuvent absorber les chocs et «continuer à assurer les flux physiques de matières premières là où d’autres se retirent».
Cela dit, les fortes hausses de prix font pression sur les liquidités. «C’est une bonne chose que les banques suisses disposent encore d’une liquidité substantielle pour continuer à financer cette activité économique, souligne-t-elle. Sans cela, les hausses de prix seraient encore plus marquées. La confiance entre négociants et banques est cruciale en période de perturbations majeures.»
Que signifient les perturbations pour les chaînes d’approvisionnement humanitaires?
La hausse des prix du carburant renchérit le transport de l’aide, tandis que les perturbations logistiques allongent les délais de livraison. Selon le PAM, le blocage du détroit d’Ormuz a retardé ou immobilisé 70’000 tonnes de denrées alimentaires.
Pour maintenir l’acheminement de l’aide, le PAM a été contraint de rediriger ses convois. Pour atteindre l’Afghanistan, où 17 millions de personnes souffrent de la faim, les camions du PAM partant des Émirats arabes unis contournent désormais l’Iran en passant par l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie, la Turquie, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan. «Cela représente un coût supplémentaire d’environ 1000 euros (920 francs suisses) par tonne et trois semaines de délai supplémentaires», a précisé Corinne Fleischer.
Dans un contexte de budgets humanitaires tendus, le PAM craint de devoir réduire son action. «Si les coûts augmentent, le coût par bénéficiaire augmente aussi. Et nous soutiendrons moins de personnes.»
Au-delà du pétrole, le détroit d’Ormuz constitue également un passage stratégique pour le gaz naturel liquéfié et les engrais. Selon un rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) publié le 10 mars, plusieurs paysLien externe parmi les moins avancés dépendent fortement des importations d’engrais en provenance du Golfe persique. Le Soudan en importe plus de 50%, la Somalie 30%.
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) indiqueLien externe qu’environ un cinquième du gaz naturel liquéfié mondial – un composant clé des engrais azotés – et jusqu’à 30% des engrais échangés dans le monde transitent par le détroit d’Ormuz. Si la crise persiste, les prix pourraient augmenter de 15 à 20% au premier semestre de l’année.
«Les agriculteurs font face à un double choc des coûts: des engrais plus chers et une hausse des coûts du carburant qui affecte l’ensemble de la chaîne de valeur agricole», a déclaré Máximo Torero, économiste en chef de la FAO, lors d’une conférence de presse. Cette situation pourrait les pousser à réduire l’utilisation d’engrais, au risque d’affecter les récoltes futures.
Quel est le scénario du pire si les perturbations se prolongent?
Selon Rajeev de Mello, une forte escalade pourrait propulser les prix du pétrole vers 150 dollars le baril et déclencher des retombées économiques plus larges. «Le choc dépasserait probablement une simple tension temporaire sur l’énergie pour évoluer vers un risque de récession mondiale plus large, estime le spécialiste des marchés mondiaux. En tant que petite économie très ouverte, la Suisse serait particulièrement exposée via les canaux du commerce, de l’investissement et de la confiance.»
De son côté, le PAM estime que si le conflit se poursuit au-delà du premier semestre et que le prix du pétrole se maintient au-dessus des 100 dollars le baril, 45 millions de personnes de plus pourraient sombrer dans une insécurité alimentaire aiguë, alors que 318 millions de personnes dans le monde souffrent déjà de la faim.
«Si ce conflit perdure, il aura des répercussions dans le monde entier, et ce sont les familles qui n’ont déjà pas les moyens de se payer leur prochain repas qui seront les plus durement touchées», a souligné Carl Skau, directeur général adjoint du PAM, lors d’une conférence de presse à Genève. Selon l’analyseLien externe de l’agence onusienne, les pays d’Afrique subsaharienne et d’Asie sont les plus vulnérables, car dépendants des importations de denrées alimentaires et de carburant.
Texte relu et vérifié par Virginie Mangin/ptur, traduit de l’anglais à l’aide d’un outil d’IA/dbu
Recherche d’images: Thomas Kern
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