«De part et d’autre, une puissante veine créatrice»
Au Québec comme en Suisse romande, le français est langue d'écriture. Mais pour écrire quoi et dans quelles conditions? Les réponses de Christine Le Quellec Cottier, chercheuse de l'Université de Lausanne, interviewée en 2008.
Séparées par un océan, les littératures québécoise et romande n’en présentent pas moins des points communs. Celui, déjà, de ne pas être parisiennes.
swissinfo.ch: Le fait d’avoir affaire à deux littératures de la périphérie les rend-elles comparables?
Christine Le Quellec Cottier: Elles ont des situations de production et d’émergence qui sont proches en certains points. C’est la langue française. C’est une relation avec la France toujours très immédiate – beaucoup plus pour la Suisse romande du fait de la proximité géographique.
Le Québec s’est longtemps défini par rapport à la France, et l’émergence d’une littérature québécoise remonte au début du 20e siècle. Avec ensuite un moment fort dans les années soixante. Pour ce qui est de la Suisse romande, on peut remonter au milieu du 19e, en liaison avec les événements politiques de la constitution fédérale.
Il y a donc un décalage temporel entre les deux littératures. Ensuite, les mouvements d’autonomie ne se sont pas marqués de la même façon. Ils ont été renforcés au Québec. Non seulement à cause d’une hégémonie culturelle encore très forte de la France, mais aussi par rapport à l’anglais. Il fallait affirmer une double présence dans la mesure où le français était lui-même envahi par l’anglais.
swissinfo.ch: Vous avez fait la moue devant la notion de périphérie…
C.LQ.: Oui, car c’est penser en dualité, avec un centre immobile et stable, conforté dans son autorité, et tout ce qui se passe autour. Il faut recadrer les choses. D’ailleurs, cette question est maintenant grande ouverte avec la notion de «littérature-monde» et de littératures de langue française, dans la mesure où chacun peut apporter, à sa façon, des enrichissements à la langue. On pourrait espérer que la référence absolue ne vienne pas toujours de Paris.
swissinfo.ch: Quelles sont à vos yeux les grosses différences entre littératures québécoise et suisse romande?
C.LQ.: La population du Québec correspond à celle de la Suisse. Mais on y observe une politique de publication, de soutien et de mise en valeur qui assure une diffusion très large aux volumes. Il y a là une différence assez forte.
La littérature québécoise a voulu s’affirmer. Récemment encore, un nouvel ouvrage consacré à la littérature québécoise a été commandé par un éditeur. Il y a vraiment volonté de reconnaissance – ou en tout cas de connaissance – de cette littérature en tant que telle. Ce n’est pas franchement le cas en Suisse romande.
swissinfo.ch: Quel est votre diagnostic sur l’état de santé de ces deux littératures?
C.LQ.: Des deux côtés, il y a de très bonnes et très larges productions. La veine créatrice, puissante, est présente de part et d’autre. Mais du côté québécois, la diffusion est plus facile et mieux assurée.
La situation éditoriale est bien plus délicate en Suisse romande qu’elle ne l’est au Québec au vu des soutiens gouvernementaux à l’édition qui, là-bas, changent la donne en terme de présence sur les rayons, sur place mais aussi à l’étranger.
swissinfo.ch: Les échanges entre les deux mondes littéraires sont-ils fréquents?
C.LQ.: Oui. Les écrivains se connaissent, les échanges se font, les discussions ont lieu, par le biais d’institutions comme Pro Helvetia ou celui des universités. Lausanne est liée à Montréal, par exemple.
swissinfo.ch: Au niveau des thèmes abordés par les auteurs, retrouve-t-on des traits communs aux deux littératures?
C.LQ.: Difficile de le dire. La quête intérieure. Le voyage. De nombreux exemples ponctuels existent sans doute. Mais l’heure n’est plus à une revendication politique qui s’afficherait. On est plus dans la quête individuelle, la perception du monde.
Les deux littératures sont très variées. Le théâtre et la poésie sont très lus et largement produits au Québec. C’est moins le cas en Suisse romande, où l’on est plus lié à la fiction romanesque.
swissinfo.ch: Quel livre conseillez-vous qui donnerait envie de découvrir la littérature du Québec?
C.LQ.: Le dernier livre de Guillaume Vigneault par exemple («Chercher le vent»). C’est très bien. Un personnage part avec sa voiture en quête de lui-même. Il se retrouve en équipe avec des personnages qui ne lui ressemblent pas forcément mais qui vont évidemment lui permettre d’avancer dans son parcours.
Autre exemple, les derniers ouvrages de Marie-Claire Blais. Très puissants, mais d’un abord plus difficile. Dans cette saga, on passe d’un monde intérieur à l’autre sans transitions. Le flux de langue, presque sans ponctuation, est plus à lier à des mouvements de littérature contemporaine qu’au rattachement à un territoire.
Pierre-François Besson, swissinfo.ch
Christine Le Quellec Cottier a étudié aux universités de Lausanne et de Paris X-Nanterre. Elle est aujourd’hui Maître-assistante à l’Université de Lausanne, en littérature romande et francophone.
Spécialiste de l’œuvre de Blaise Cendrars à laquelle elle a consacré plusieurs ouvrages, la chercheuse travaille aussi, par exemple, sur celle du Québécois Réjean Ducharme.
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