Instants partagés
Avec «Vies», que l'on peut découvrir à Locarno dans la section «Cinéastes du présent», le réalisateur français Alain Cavalier, 69 ans, se détourne de presque tous les artifices du cinéma et pousse le minimalisme à son extrême.
Est-ce encore du cinéma? La question se pose. Le dernier long métrage d’Alain Cavalier est en fait le collage de quatre portraits, filmés à l’aide d’une caméra numérique, sans effets, sans musique, avec juste un discret montage.
On suit Yves, un chirurgien spécialiste de l’œil, à l’occasion de son dernier jour de travail. On fait ensuite la connaissance de Jean-Louis, un sculpteur qui ne manque pas d’humour. Puis celle d’un boucher, qui débite et débite encore. Enfin, la voix de Françoise, qui a travaillé avec Orson Welles, nous fait visiter la propriété de celui-ci, à l’abandon. Et du même coup, ses propres souvenirs.
On s’intéresse un moment, puis discrètement, on s’assoupit un peu. Lorsqu’on reprend le cours de la projection, on a soudain l’impression qu’Alain Cavalier nous projette une vidéo familiale. Les longueurs et les lourdeurs en moins. D’où tombent ces personnages? Pourquoi ceux-ci? On n’en saura rien. Mais on fait tranquillement connaissance avec eux, et en même temps avec Alain Cavalier, qui, de par sa façon de les cerner, de par les questions qu’il leur pose, se révèle tout autant que les êtres auxquels il s’intéresse.
Alain Cavalier, qui fut assistant de Louis Malle sur «Ascenseur pour l’échafaud», fit d’abord du cinéma plus conventionnel: «L’insoumis» (1964) avec Delon, «La chamade» (1968) avec Piccoli et Deneuve. Dès la fin des années 70, il va resserrer son style, le dépouiller, démarche qui aboutira en 1986 à «Thérèse», une plongée au cœur des élans mystiques de Thérèse de Lisieux.
Dans les années 90, Cavalier s’éloigne encore plus du cinéma traditionnel avec «Vingt-quatre portraits», ou «Libera Me», une allégorie sur la répression et la résistance. Enfin, «La rencontre», sorte de journal d’un échange entre le réalisateur et sa compagne, tourné modestement en HI-8, préfigure sa dernière œuvre.
«Œuvre» est-il d’ailleurs le bon mot? Sans doute pas. Il s’agit plutôt de traces. Traces de rencontres, traces de moments passés avec l’autre, traces de vie(s), tout simplement. La notion de tournage s’efface devant celle d’instant partagé. «Plus l’appareil est petit, plus la relation entre celui qui se trouve devant et celui qui se trouve derrière est simplifiée», explique le cinéaste.
Le spectateur est-il réellement convié à entrer dans cette relation? A priori, peu importe… L’instant a eu lieu et il a été fixé.
Bernard Léchot
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