«Juliette et Roméo»: un couple, plusieurs combinaisons
A Genève, la compagnie Bergamote adapte au théâtre la célèbre pièce de Shakespeare. L'humour et le rire sont au rendez-vous d'un spectacle qui croise l'actualité socio-matrimoniale.
Roméo et Juliette? Les plus grands pourvoyeurs de clichés en matière d’amour. C’est normal, l’histoire des deux tourtereaux de Vérone nourrit l’imaginaire collectif à fortes doses d’espoirs cristallisés. Chacun rêve à sa Juliette, chacune rêve à son Roméo. A quelque chose près, ces rêves sont toujours les mêmes. Ils engendrent forcément les mêmes images.
Bien malin est donc celui qui saura échapper au cadre stéréotypé de cette odyssée mondiale de l’amour. Les metteurs en scène et cinéastes qui portent au théâtre ou à l’écran la célèbre pièce de Shakespeare connaissent l’écueil qui les attend.
Il y en a qui s’y sont cassés les dents plombant l’histoire par de lourdes interprétations psychologiques (c’était le cas dans le spectacle d’Anne Bisang monté à la Comédie de Genève en 2002).
Il y en a qui s’y sont fourvoyés baladant la pièce à Verona Beach, ville californienne ravagée par une guerre de gangs (c’était le cas dans « Romeo + Juliette », un polar contemporain tourné par Baz Luhrmann).
Et il y en a d’autres qui récupèrent, pour les détourner, toutes références solidement chevillées à la tragédie shakespearienne. Les clichés basculent alors dans le comique, avec plus ou moins de réussite. Ainsi d’Irina Brook (fille de Peter Brook) qui avait donné à l’amour véronais une couleur kitsch digne d’une sitcom populaire. Son spectacle, elle l’avait monté en 2001 au Théâtre de Vidy-Lausanne, sous le titre «Juliette et Roméo».
Affaire de jeu
Même intitulé donné aujourd’hui par la compagnie Bergamote à son spectacle, une adaptation bouffonne de la pièce de Shakespeare, actuellement à l’affiche du Théâtre de Carouge (Genève).
Une fois de plus, Juliette précède Roméo dans le titre. La permutation des prénoms est ici affaire de jeu. Elle annonce les multiples configurations de l’amour. Brouillage des perspectives avec une multitude de personnages qui se confondent. Et observation délirante d’une conduite propre aux amoureux: trahison, rivalité, jalousie, dispute, réconciliation…
Un fond de commerce dans lequel Bergamote puise depuis qu’elle est née sur les ondes de la Radio Suisse Romande (RSR). C’était en 1995. A l’époque, Claude-Inga Barbey et Patrick Lapp, animateurs zélés, jouaient Monique et Roger à la radio. Un couple qu’ils s’amusaient à dynamiter avec un humour mi-tendre mi-féroce.
L’émission «Bergamote» n’existe plus. Mais Claude-Inga Barbey et Patrick Lapp poursuivent l’aventure avec leur compagnie de théâtre baptisée elle aussi Bergamote. Ils jouent donc aujourd’hui «Juliette et Roméo». Et c’est Shakespeare qu’ils dynamitent de l’intérieur.
Sans âge
Aucun des deux n’a l’âge du rôle. Pire, ils semblent avoir depuis longtemps éprouvé l’amour. Lui, Roméo, est marié à une femme aussi grosse que débonnaire (excellente Doris Ittig), au bord de la crise de nerfs quand elle apprend qu’elle est trompée. Elle, Juliette, est mère célibataire, courtisée par Pâris (Pierre Mifsud) qui lui reproche son indifférence. Et morigénée par son fils (Lucien Rouiller) qui la blâme pour son insouciance.
Vous me suivez? Tenez-vous bien, ce n’est pas fini. Car les amants de Vérone se doublent ici d’un autre couple, plus jeune, plus «trendy»: le fils de Juliette et la fille de Roméo (Mirjam Rast). Eux aussi s’aiment, de façon plus moderne.
La fable de Shakespeare traverse ainsi les générations sans pâlir. Elle n’est pas ici une tragédie mais une comédie adaptée à l’actualité socio-matrimoniale: familles monoparentales, décomposées ou recomposées. Toujours dans le rire.
Ghania Adamo, swissinfo.ch
«Juliette et Roméo», par la compagnie Bergamote.
Avec Claude-Inga Barbey, Patrick Lapp, Doris Ittig, Claude Blanc, Pierre Mifsud, Mirjam Rast et Lucien Rouiller.
Au Théâtre de Carouge (Genève), jusqu’au 10 janvier 2010. Puis du 25 au 30 mai.
Comédienne, journaliste et écrivain, née à Genève en 1961.
De 1978 à 1980, elle suit les cours de L’Ecole supérieure d’art dramatique de Genève (ESAD).
A partir de 1992, elle participe comme humoriste aux émissions «5 sur 5» et «Les Dicodeurs» sur la RSR (Radio Suisse Romande), ainsi qu’à l’émission de télévision «Le Fond de la corbeille», sur la TSR.
Avec Patrick Lapp, elle crée en 1996 le couple Monique et Roger dans l’émission Bergamote (RSR), à laquelle participe également l’acteur Claude Blanc.
Cette émission, qui aujourd’hui n’existe plus, a donné naissance, en 1998, à la compagnie Bergamote que rejoindra la comédienne Doris Ittig.
Depuis, la compagnie a créé cinq spectacles: «Bergamote et l’Ange» en 1998, «Bergamote aller-retrour» en 2000, «Bergamote, le temps des cerises» en 2004, «Bergamote, le Modern» en 2006 et «Juliette et Roméo» en 2009.
Né en 1944 à Rolle.
Il suit une formation de comédien au Théâtre de l’Atelier (Genève), sous la direction de François Rochaix.
Il joue dans de nombreuses pièces de théâtre et tourne au cinéma.
A partir de 1976, il travaille comme animateur à la RSR.
Avec Claude-Inga Barbey, il fonde la compagnie Bergamote et met en scène plusieurs de ses spectacles.
Il est également metteur en scène d’opéra.
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