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Le voyage immobile

Paddy Moloney, fondateur des Chieftains en 1962. swissinfo.ch

Après le franco-algérien Lili Boniche jeudi, le troisième âge a frappé très fort vendredi à Paléo: aussi bien le Cubain Compay Secundo que les irlandissimes Chieftains ont fait un tabac.

Compay Segundo, 93 printemps au compteur, costard clair et chapeau mou, le sourire charmeur accroché au visage, entre en scène en esquissant quelques pas de danse. Ovation tonitruante du public, comme seront également ovationnés Paddy Moloney et sa bande. J’ignore l’âge exact de Moloney, mais rappelons tout de même qu’il a fondé les Chieftains en 1962…

Non seulement ces vénérables artistes sont accueillis en héros, mais en plus l’ensemble de leur spectacle est suivi par une foule impressionnante (ils jouent sur la grande scène), qui ne faiblira pas un instant au cours de leurs prestations.

Pourquoi ce formidable engouement pour les papis de la musique? Si l’on fait un petit effort de mémoire, on se souviendra que depuis pas mal d’années déjà, un goût prononcé pour l’exotisme a envahi notre univers musical… Folklore péruvien ou breton dans les années 70, musique africaine puis orientale dès les années 80. Intérêt pour des musiques riches et différentes, mais aussi, l’impression que l’authenticité s’y nichait, une authenticité qui n’existait pas dans les musiques commerciales, pop, rock, et qu’on se refusait à aller chercher dans nos propres folklores.

Les années 90 ont été celles du métissage. Pratiquement tous les artistes européens ont intégré à leur répertoire des influences africaines, arabes, celtiques et j’en passe. Dans la quête d’«authenticité», notion assez floue s’il en est, l’exotisme géographique ne suffit donc plus. Il faut lui ajouter l’exotisme temporel.

On aime les Cranberries, mais la véritable Irlande, c’est les Chieftains qui nous l’apportent. On aime la Salsa, mais le véritable Cuba, c’est Compay Segundo. Idées parfaitement fausses, mais cela n’a pas d’importance: le voyage immobile peut avoir lieu, d’autant plus que la musique de ces ancêtres véhicule une bonne dose de nostalgie.

Celle-ci facilite la rêverie, pousse le spectateur vers un ailleurs à la fois géographique et temporel. Avec Compay, on nage dans un film noir-blanc des années quarante. Avec les Chieftains, on se noie dans un pub irlandais sans âge, non sans se remémorer les très folk années 70…

Nostalgie compréhensible, mais un peu stérile. Vendredi à Paléo, le véritable voyage spatial et temporel avait peut-être lieu au club-tent, où le duo Stimmhorn enflammait son auditoire en inventant une musique mondialiste et futuriste à coups de cor des Alpes et de techniques vocales puisées dans les chants ancestraux.

Bernard Léchot

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