Les aventures d’Hamlet à Big Apple
«Hamlet», de l’Américain Michael Almereyda, film en compétition à Locarno, devait être présenté vendredi soir sur la Piazza Grande. La météo lui en a interdit l’accès, ce qui est plutôt une preuve de goût.
Parapluie dégainé, le public a donc repris le chemin des salles obscures. Et qui est-ce qui l’y attendait? Hamlet, son fantôme de papa, sa maman veuve pour pas longtemps, le machiavélique Claudius, Polonius le malchanceux, ce benêt de Laërtes, et la frangine de celui-ci, Ophélie.
Mais, depuis Shakespeare, l’eau de la Tamise a coulé sous les ponts. Et, pour cette 44e version cinématographique, Michael Almereyda a opté pour le grand méchant décalage. Ainsi, le Royaume du Danemark, millésime 2000, est devenu la «Denmark Corporation», un empire du multimédia dont le siège se trouve à New York.
Claudius en est le big boss depuis qu’il a liquidé le papa d’Hamlet, ça on le sait parce qu’on a des lettres, et Hamlet lui-même est un gosse de riche, tendance rebelle, qui joue les cinéaste expérimentaux. Effondré par la mort de son père, il subodore du pas net jusqu’à ce que le revenant lui confirme qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de son ex-entreprise: Claudius, en l’occurrence.
Pendant ce temps, les acteurs se donnent du «Seigneur», du «mon Roi», et déclament William avec une certaine fidélité. D’où un hiatus incontestable. «Le pari était de distiller le texte, de trouver des correspondances visuelles et de faire entrer en collision le verbe, les images et les thèmes shakespeariens avec l’énergie et le chaos de la vie contemporaine», explique le réalisateur.
Quel public vise ce film? Mystère. On imagine mal les amateurs de Shakespeare y retrouver leurs billes. Pas plus qu’on n’imagine le spectateur standard de films hollywoodiens se passionner pour les états d’âme vigoureux et néanmoins verbeux d’Hamlet, sous prétexte qu’il a été brutalement projeté à la fin du 20e siècle.
Michael Almereyda ne cherchait pas à réaliser une comédie. Et pourtant, on peut penser qu’au moment de l’écriture du scénario, il y a dû y avoir des moments de franche rigolade. On le souhaite, en tout cas. Car pour nous, l’hécatombe finale sur le toit du building, par exemple, n’est pas sans évoquer le joyeux et revigorant «Hamlet», version BD, qu’avait signé Gotlib il y a de longues années déjà.
Un moment à sauver toutefois: l’instant où la blonde Ophélie disjoncte en plein milieu du Musée Guggenheim. Sa fragilité est saisissante, et crédible sa raison qui vacille. Mais de manière générale, même si le jeu des acteurs est tout à fait honorable, c’est un cadeau empoisonné que leur a glissé le cinéaste. Un peu comme dans l’oreille du père d’Hamlet.
Bernard Léchot
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