Quand les masques traditionnels réveillent la pagaille dans les têtes
Le photographe français Charles Fréger a été convié à se rendre aux quatre coins de la Suisse pour y photographier carnavals et rituels hivernaux. Un travail qui porte sur d’anciennes coutumes pour mieux interroger le présent. Regard sur l’exposition «Charivari».
En Appenzell, dans la petite cité de Teufen, ne subsistent que des reliefs de neige en train de fondre. L’ultime journée de l’année, on croise ici des personnages archaïques, les «Silvesterchläuse», vêtus de branches de sapin ou de paille. Certains arborent des masques démoniaques. En bandes, ils vont de maison en maison, égrenant un yodel naturel très particulier, à plusieurs voix, qui fait sonner voyelles et syllabes.
Mais à Teufen, on rencontre aussi les traditions de Roumanie. Pour son projet «Charivari», l’estimé photographe français Charles Fréger a photographié carnavals suisses et autres rituels traditionnels nés pour chasser l’hiver ou les mauvais esprits. Son exposition actuelle, qui se tient à l’arsenal (Zeughaus) de Teufen, marie les photos réalisées en Suisse avec d’autres récoltées ailleurs sur le continent.
«Charivari» renvoie à l’idée de cacophonie et de chaos. Le terme vient du grec «karebaria», qui signifie «maux de tête». Il est étroitement lié au mot allemand «Krawall». Charles Fréger s’intéresse aux coutumes qui suscitent un état de désordre collectif.
Une photographie de l’exposition l’illustre par la symbolique. Des hommes sont encastrés dans une échelle qu’ils portent en travers. L’inversion des échelons matérialise la levée des hiérarchies habituelles.
Ce genre de rituels permettent «une sorte de remise à zéro de la communauté», explique Charles Fréger. Mais la fonction actuelle de fêtes comme le carnaval ne consiste plus vraiment à renverser les hiérarchies. Aujourd’hui s’y joue autre chose.
«Pour moi, le côté défouloir de la mascarade s’est déplacé. On le trouve hélas sur les réseaux sociaux. Avec les avatars ou les pseudonymes, on peut s’y octroyer des libertés vis-à-vis du monde.»
Charles Fréger s’intéresse aux rituels en tant que moments où les gens se relient entre eux. Sa préférence le porte à photographier dans les petits villages, là où des cercles restreints et complices se réunissent masqués.
Le regard qu’il porte sur les coutumes anciennes est celui d’un collectionneur. Son approche a été comparée à celle du couple allemand de photographes aujourd’hui décédés Bernd et Hilla Becher. Ces derniers ont documenté les bâtiments industriels sur un mode documentaire et radical. Mais plutôt que de photographier derricks et silos, Charles Fréger a d’abord jeté son dévolu sur les uniformes, plus tard sur d’autres déguisements.
Le photographe voit sa série «Charivari» comme une suite à son projet «Wilder Mann», où il documente la figure de l’homme sauvage, qui s’incarne sous diverses formes à travers le monde. En Valais, c’est le «Tschäggete», en Autriche le «Perchten», en Écosse le «Burryman». Les «Wilder Mann» sont vêtus de peaux de bêtes ou de végétaux, affublés de masques terrifiants parfois, entre diable, ours ou chèvres obscènes, comme en Roumanie.
Caricaturer l’autre comme soi-même
Dans «Charivari», Charles Fréger montre des figures qu’il dit avoir évitées jusque-là. Souvent des personnages conflictuels. Certaines des rencontres que le photographe saisit peuvent apparaître brutales.
C’est le cas pour une coutume rejouée chaque année à Herisau. Là sont réitérées les funérailles de Gidio Hosestoss, un enfant fictif: Gidio meurt chaque année, s’étouffant avec un biscuit volé. Ses parents en pleurs suivent le cortège funéraire pourvus de masques grotesques tandis que le pasteur y va de son sermon railleur. «Ce n’est pas tendre. Mais cette image est un peu une manière de conjurer le mauvais sort, de protéger de la mort.»
Dans ses voyages à travers l’Europe, Charles Fréger croise à de nombreuses reprises la représentation caricaturale de minorités marginalisées. Les Roms, les Juifs et les Noirs. Il ne juge pas. Il s’intéresse au Zwarte Piet par exemple. Cette figure traditionnelle qui accompagne Saint-Nicolas aux Pays-Bas est critiquée de longue date pour son caractère raciste, car elle présente les Noirs sous un jour ridicule et normalise la blackface.
«Je n’ai pas d’opinion complètement arrêtée sur le sujet, dit le photographe. C’est la question du déclassement politique de certaines figures. Comment ce qui dans les années 2000 pouvait encore être synonyme de merveilleux et d’enfance a pu devenir en quelques années une figure monstrueuse.»
L’exposition de Teufen fait découvrir plusieurs masques de la fête de Malanka, célébrée en Ukraine, en Roumanie et en Moldavie, au Nouvel An du calendrier julien orthodoxe (nuit du 13 au 14 janvier dans le calendrier grégorien).
Des villages entiers se déguisent, affublés de costumes de moult personnages symboliques comme le prêtre, le diable, les figures de puissances disparues comme les Arnauts (soldats albanais de l’armée ottomane), mais aussi de masques reprenant les stéréotypes attachés aux Roms.
Les personnages de «Charivari» sont souvent la caricature de l’étranger, de l’autre, de l’exclu. «Il y a tout ce qui touche aux rapports de force, en lien notamment avec les invasions et l’envahisseur», relève Charles Fréger.
Le photographe juge important de faire de la place à la polémique. «En Europe, il nous faut être capables de raviver notre capacité à caricaturer, notre disposition à la satire, à la moquerie, dans un monde où elles ne sont plus possibles.»
Le «Charivari» est aussi au cœur du Carnaval de Bâle. Au contact des Schnitzelbänke de la cité rhénane, Charles Fréger s’y est senti en harmonie. Ces Schnitzelbänke qui sont une sorte de récitation musicale rimée et satirique. «J’aime beaucoup ce côté bouffon. (…) Le contact a été immédiat avec ces gens, un contact généreux.»
Mais Charles Fréger rappelle aussi cette évidence: «La satire, ça ne fonctionne que si l’on est prêt soi-même à se ridiculiser.»
Les «Nünichlingler» ont suscité en lui une vraie fascination. Le soir de Noël, chaque année à 21 heures, ces hommes en longs manteaux noirs, cloches au cou, chapeaux hauts sur la tête, déambulent à la manière de fantômes. Cela se passe à Ziefen, un village de la région bâloise.
À l’origine, ces personnages étaient censés effrayer les enfants, récompenser les dociles, punir les désobéissants. À partir du 20e siècle, discipline et silence empreignent cette tradition mue surtout par la course au couvre-chef le plus éminent.
«Leurs chapeaux, comme des hauts-de-forme qui auraient poussé, ont quelque chose de mégalomaniaque. À un moment, ils ont dû arrêter de les élever, car ils ne passaient plus sous les lignes électriques», explique le photographe.
Le fil conducteur de son exposition, Charles Fréger le situe aussi en ce que les gens se prêtent à l’incarnation de leur propre ridicule. Le maire cavale dans les rues déguisé en cochon, le politicien trône sur un âne, d’aucuns noient leur corps dans le grotesque.
«Le charivari, ce n’est pas seulement le jeu de la liberté, celle de trop boire, trop manger, de faire ce qui nous passe par la tête. C’est aussi le moment où l’on se regarde dans la glace et l’on rit de soi. Tout ce qui nous manque en ce moment», avise le photographe.
Relu et vérifié par Mark Livingston et Benjamin von Wyl, traduit de l’allemand par Pierre-François Besson/ptur
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