Série de meurtres… au théâtre
Avant Neuchâtel et Genève, Denise Carla Haas présente à Lausanne «Liberté à Brême» de Rainer W.Fassbinder.
La metteuse en scène romande, qui travaille dans le off, poursuit une femme criminelle. Sans effusion de sang.
En ce mois de janvier, difficile de s’égailler dans les rues glaciales de Lausanne à la sortie d’un spectacle lui aussi glaçant. «Liberté à Brême» n’est pas une pièce qui vous envoie au lit tranquille et apaisé.
Et ce n’est pas le cœur léger que l’on applaudit les comédiens venus saluer le public à la fin de la représentation. D’abord parce que cette pièce de Rainer W. Fassbinder, que met en scène Denise Carla Haas au Théâtre 2.21, est effrayante.
Ensuite parce que son interprète principale, Magdalena Czartoryjska Meier, a du mal à convaincre dans le rôle de Geesche, une femme meurtrière.
Du fait divers au mythe
Pour écrire ce rôle, Fassbinder s’est appuyé sur un fait divers consigné dans les archives de la cour de Brême. A cette source d’inspiration sont venues probablement s’ajouter les références mythiques qui hantent l’esprit de tout grand auteur.
L’histoire donc en deux mots. Geesche Gotfried, femme d’abord opprimée, croit gagner sa liberté en tuant son mari, ses enfants, sa mère, son amant, son père. Il n’est donc pas interdit de penser ici à Médée ou aux grandes héroïnes de Henrik Ibsen – Hedda Gabler par exemple – dont Geesche pourrait être la descendante. Sauf qu’ici Fassbinder n’écrit pas en moraliste et encore moins en idéologue. Il n’est ni féministe, ni anti-féministe, comme certains le pensent.
L’auteur ne jette pas la pierre sur cette mère criminelle. Il ne l’innocente pas non plus. Il se place tout simplement en observateur d’une réalité crue où femmes et hommes sont, au même titre, des victimes coupables.
La parodie plutôt que le drame
Il est à la limite cynique, Fassbinder. Et cette «liberté» revendiquée dans le titre de sa pièce demeure cruellement sans espoir. Mais jamais, et c’est là le problème du spectacle, jamais ce désespoir ne semble traverser la comédienne Magdalena Meier. Son désarroi reste physique. Ses faits et gestes se traduisent dans une tension du corps permanente qui frise la neurasthénie. Et l’on attendra en vain qu’elle soit inquiète et inquiétante.
Pour être honnête, on ajoutera qu’une note juste se dégage malgré tout de ce spectacle que la metteuse en scène a voulu caricatural. De fait, à chaque crime commis, Geesche abat une institution de la société: le mariage, Dieu, la famille…
Autant d’autorités morales sur lesquelles Fassbinder tire. La criminalité de son héroïne est trop mécanique, trop systématique pour ne pas être suspectée de persiflage. Mais le spectacle ne retient, hélas, que cette dimension parodique. La dimension humainement tragique reste quant à elle complètement occultée.
swissinfo, Ghania Adamo
«Liberté à Brême» de Rainer Werner Fassbinder, par le Théâtre L.
A voir à Lausanne, Théâtre2.21 du 10 au 29 janvier, puis à Neuchâtel, Théâtre du Pommier, les 2 et 3 février, et à Genève, Théâtre du Galpon, du 21 au 25 février.
Avec: Magdalena Czartoryjska Meier, Fabien Baillif, Mario Barzaghi, Valérie Liengme
Mise en scène: Denise Carla Haas.
– Le Théâtre L a été créé en 1998 par Denise Carla Haas et Corinne Martin. «Il s’adonne à la recherche du peu spectaculaire et cherche là ou d’autres ne cherchent plus… Le Théâtre L ne se soumet pas à des attentes ou à des esthétiques de mode».
– Le Théâtre L à notamment créé les spectacles suivants: «L’amante Anglaise» de Marguerite Duras (1999), «Oh les Beaux jours» de Samuel Becket (2002), «Un artiste de la Faim» de Franz Kafka, «PR2h» de Denise Carla Haas et Corinne Martin (2003), «Hygiène de l’Assassin» d’Amélie Nothomb, et «Ubu Roi» de Alfred Jarry.
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