Une mémoire hantée par la tuerie
Le metteur en scène Jacques Roman crée au Théâtre de L'Arsenic, à Lausanne, «Bleu de Thury». Son spectacle offre un écho touchant à cette pièce de la Française Malika B. Durif. Cinq prisonnières y font surgir l'aliénation de toute une vie.
Au début, on croit entendre des battements de coeur transmis par un électrocardiographe. Puis, on réalise qu’il s’agit d’un bruit de pas. Des pas effectués au rythme d’un pouls dont la scansion s’accélère au fur et à mesure que la lumière se fait sur le plateau.
De l’ombre sort alors la vie. Cinq femmes la portent. Leurs silhouettes se réfléchissent sur des draps blancs suspendus à des fils comme autant de linceuls. Dans l’atmosphère étouffante d’une buanderie, ces femmes feront tantôt surgir l’aliénation de toute une existence.
Enfermées dans une prison, elles libèrent leurs angoisses comme pour tenter de rabibocher une fracture psychique longtemps laissée sans soins. Leurs «petits fardeaux […] ne pèsent pas tous le même poids. Il y en a qui […] crient sans cesse […]. Et leurs plaintes d’agonie n’en finissent pas de résonner dans le silence».
Ces mots de la Française Malika B. Durif, auteur de «Bleu de Thury» présenté à L’Arsenic dans la belle mise en scène de Jacques Roman, trouvent sur le plateau des échos souvent poignants. Ainsi, aux quatre détenues imaginées par l’auteur (et bien jouées par Dominique Favre-Bulle, Barbara Baker, Gislaine Drahy, Bettina Schmucki et Delphine Horst), Roman a ajouté une cinquième dont il fait une muette.
Elle est la conscience silencieuse des autres prisonnières dont l’afflux de paroles paraît ne mener à rien d’autre qu’au néant. Quand durant la dernière scène elle ouvre pour la première fois la bouche, on reste suspendu à ses lèvres. Mais il n’en sortira que des mots inaudibles, cris étouffés d’une vie qui rejoint l’ombre sur le rythme ralenti des battements de coeur et des pas qui les scandent.
Ghania Adamo
«Bleu de Thury». Lausanne, Théâtre de L’Arsenic, jusqu’au 21 mai. Loc. 021/625 11 36
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