Le choc des combustibles fossiles relance les énergies propres comme enjeu de sécurité stratégique
Le conflit au Moyen-Orient met en lumière une réalité implacable: la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles importés expose les États à des chocs d’approvisionnement et à des pénuries. Dans ce contexte, les énergies propres ne relèvent plus seulement de l’urgence climatique, mais deviennent un impératif de sécurité nationale – avec des conséquences directes sur la transition énergétique.
Plus de huit semaines après l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, les répercussions sur les marchés mondiaux de l’énergie s’aggravent. Le blocus du détroit d’Ormuz par Téhéran a provoqué ce que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qualifieLien externe de plus grande perturbation de l’offre de toute l’histoire du marché pétrolier mondial. En temps normal, environ un cinquième du pétrole mondial et du gaz naturel liquéfié (GNL) transite par cette voie maritime, principalement à destination de l’Asie. À mesure que l’offre se resserre, les prix des carburants s’envolent.
Le Fonds monétaire international (FMI) souligne que ce choc touche les économies de manière inégale. «Toutes les voies» mènent à une hausse des prix et à un ralentissement de la croissance, avertit l’institution financière. Face à l’urgence, les gouvernements multiplient les mesures exceptionnellesLien externe – plafonnement des prix, économies d’énergie, recours aux réserves stratégiques, tout en accélérant la transition vers des énergies renouvelables, plus accessibles et moins coûteuses.
Pourquoi cela concerne la Suisse
La Suisse reste, elle aussi, vulnérable. Le pays couvre environ les deux tiers de ses besoins énergétiques grâce aux importations, qui comprennent les produits pétroliers, le gaz naturel et le combustible nucléaire, utilisés principalement pour les transports et le chauffage. Cette dépendance entraîne chaque année des dépenses d’environ 7 milliards de francs à l’étranger (9 milliards de dollars), selon la Fondation ÉnergieLien externe (SES), qui situe la Suisse dans la moyenne européenne en matière d’indépendance énergétique.
«La guerre en Iran montre clairement à quel point l’approvisionnement énergétique mondial est vulnérable aux événements géopolitiques», déclare Léonore Hälg, responsable des énergies renouvelables à la SES. Selon elle, le développement des énergies renouvelables au niveau national et le renforcement de la coopération en Europe sont essentiels pour que la Suisse puisse garantir son approvisionnement et réduire sa dépendance à l’égard d’États autoritaires.
La Suisse s’est engagée à éliminer progressivement les combustibles fossiles et à poursuivre la transition vers les d’énergie renouvelable. Lors de la dernière Conférence des Nations unies sur le climat (COP30), plus de 80 pays, dont la Suisse, ont demandé une feuille de route claire pour l’abandon des énergies fossiles.
Dans le même temps, la Suisse reste fortement dépendante des importations de pétrole et de gaz, en particulier pour les transports et le chauffage des bâtiments.
Cette série analyse la dépendance énergétique de la Suisse et sa relation en partie ambiguë avec les combustibles fossiles dans le contexte international.
Un problème d’exposition à l’échelle mondiale
Une analyse du groupe de réflexion EmberLien externe montre qu’environ trois quarts de la population mondiale vivent dans des pays importateurs de combustibles fossiles, dont 50 dépendent à plus de la moitié des importations pour leur énergie primaire. De grandes économies telles que l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne couvrent plus des deux tiers de leurs besoins énergétiques par des importations, tandis que le Japon et la Corée du Sud en dépendent à plus de 80%.
Quelque 60% de la population mondiale vit dans des pays importateurs de gaz naturel liquéfié, Taïwan, le Japon et la Corée du Sud figurant parmi les plus dépendants. Cependant, le pétrole demeure la principale source de vulnérabilité à l’échelle mondiale. Selon Ember, 79% de la population mondiale réside dans des pays importateurs de pétrole. En 2024, les importateurs nets ont dépensé 1700 milliards de dollars en énergies fossiles, et chaque hausse de 10 dollars du prix du pétrole alourdit la facture mondiale d’environ 160 milliards de dollars.
«Le pétrole est le talon d’Achille de l’économie mondiale. La crise actuelle a mis en évidence la vulnérabilité de l’Asie face au pétrole», souligne Daan Walter, directeur d’Ember.
Solutions à court terme et répercussions sur les émissions
À court terme, le conflit pourrait entraîner une hausse des émissions de CO₂. Plusieurs pays se tournent vers le charbon pour compenser la flambée des prix du gaz. La Thaïlande a redémarré ses centrales à charbon, tandis que le Japon et la Corée du Sud ont assoupli les restrictions sur l’utilisation de ce combustible. En Europe, l’Italie a reporté la sortie du charbon et l’Allemagne produit temporairement plus d’électricité à partir du charbon que du gaz.
Les analystes soulignent que la plupart des pays retardent la fermeture de leurs centrales à charbon plutôt que d’en construire de nouvelles – une tendance déjà observée après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
La crise a également relancé le débat sur le nucléaire comme moyen de réduire la dépendance aux énergies fossiles. Taïwan envisage de redémarrer son dernier réacteur, alors que le Japon poursuit ses discussions sur la remise en service d’autres centrales. Plusieurs pays européens, dont la Suisse, étudient la possibilité d’augmenter leurs investissements dans le nucléaire, même si la mise en service de nouvelles capacités prenait des années.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié le recul du nucléaire au cours des deux dernières décennies d’erreur stratégique, avertissant que la dépendance à des importations de combustibles fossiles «coûteuses et volatiles» place l’Europe dans une situation de désavantage structurel. Bruxelles a depuis proposé une série de mesures axées sur l’électrification, la constitution coordonnée de stocks de pétrole et de gaz, des aides publiques ciblées et des dispositifs de soutien à court terme pour alléger les factures des ménages et des entreprises.
«C’est le tournant ukrainien de l’Asie»
Il s’agit de la deuxième crise énergétique mondiale en quatre ans. L’invasion de l’Ukraine par la Russie avait poussé l’Europe à réduire sa dépendance aux gazoducs russes. Selon Ember, la guerre en Iran pourrait jouer un rôle similaire en Asie.
«C’est le tournant ukrainien de l’Asie», note Daan Walter. L’énergie solaire et éolienne, les batteries et les véhicules électriques sont aujourd’hui bien moins coûteux et plus largement disponibles qu’en 2022, rendant l’abandon des énergies fossiles plus accessible.
Des signes d’accélération émergent déjà. De nouvelles donnéesLien externe montrent que l’ensemble de la hausse de la demande mondiale d’électricité de l’année dernière a été couvert par les énergies renouvelables, tandis que la production d’électricité à partir de combustibles fossiles a reculé pour la première fois depuis 2020. Les installations record d’énergie solaire et éolienne, combinées à la baisse des prix des batteries, apaisent les inquiétudes quant à la fiabilité et à l’ampleur des énergies renouvelables.
La flambée des prix de l’énergie influence également le comportement des consommatrices et consommateurs. Selon le Financial TimesLien externe, l’intérêt pour les véhicules électriques et les panneaux solaires domestiques est en hausse, tandis que les investisseurs se tournent vers les actions qui concernent les énergies propres, particulièrement en Chine, pariant que le choc pétrolier accélérera la demande.
Des risques subsistent toutefois. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la hausse des prix de l’énergie avait alimenté l’inflation et contraint les banques centrales à relever leurs taux d’intérêt, freinant les investissements dans les énergies propres. Un scénario similaire pourrait compliquer la transition.
La crise comme catalyseur?
La guerre en Iran accélérera-t-elle durablement la transition énergétique mondiale? Les avis divergent.
D’après Andreas Sieber, responsable de la stratégie politique au sein de l’ONG environnementale internationale 350.orgLien externe, le mouvement est déjà enclenché. «Les dernières données montrent que la transition s’accélère discrètement, même en pleine crise», déclare-t-il à Swissinfo.
D’autres experts appellent à la prudence, tout en percevant la crise actuelle comme une opportunité. «Des progrès durables dans la transition énergétique dépendent de cadres politiques crédibles et à long terme plutôt que de flambées de prix temporaires», relève Massimo Filippini, professeur d’économie publique et de l’énergie à l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) et à l’Università della Svizzera Italiana. Les ménages et les entreprises ont tendance à attendre une stabilisation des marchés avant d’investir dans l’efficacité énergétique, l’électrification ou les énergies renouvelables. Des progrès durables nécessitent, selon lui, des signaux prévisibles à long terme, comme une taxe carbone mondiale, accompagnée de mesures complémentaires.
Le conflit au Moyen-Orient reconfigure, du reste, le débat. De nombreux gouvernements considèrent désormais l’électrification et le développement des énergies renouvelables domestiques comme des priorités de sécurité nationale, et non plus seulement comme des outils climatiques. La volatilité des prix du pétrole incite en outre les décideurs politiques à s’appuyer davantage sur cet argument.
Jusqu’ici, la transition énergétique a été principalement présentée comme une responsabilité climatique – une approche essentielle, mais incomplète, déclare Massimo Filippini à Swissinfo. «Il s’agit aussi de sécurité et de résilience: plus d’énergie produite localement et renouvelable signifie une exposition moindre aux chocs géopolitiques, une vulnérabilité réduite à la volatilité des prix des énergies fossiles, des économies plus solides et plus résilientes, ainsi qu’une meilleure qualité de l’air.» Des signaux clairs à long terme pourraient, ajoute-t-il, inciter les ménages et les entreprises à modifier leur comportement.
Vance CulbertLien externe, conseiller principal en politique énergétique à l’Institut international du développement durable (IIDD) basé à Genève, observe, lui aussi, une évolution des priorités, malgré des revers à court terme tels que le retour au charbon. La sécurité et la souveraineté énergétiques deviennent des enjeux centraux dans les choix politiques, indique-t-il à Swissinfo, poussant les gouvernements à privilégier les options les moins coûteuses – souvent les énergies renouvelables – et à repenser les subventions onéreuses accordées aux combustibles importés.
«Il s’agit d’un changement de perception à l’échelle mondiale», estime Vance Culbert. Un changement qui pourrait, à terme, renforcer la transition hors des énergies fossiles, même si le chemin reste semé d’embûches.
Texte relu et vérifié par Gabe Bullard/Veronica De Vore, traduit de l’anglais par Zélie Schaller/op
Plus
«Le maintien de prix élevés du pétrole peut rendre les énergies renouvelables plus attractives»
Plus
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.