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Affaire Maher Arar: Un vol de Zurich à l’enfer

Bertil Galland. Collection personnelle

Le système Bush de torture secrète a passé par l'aéroport de Zurich. Il a conduit des innocents à l'enfer. Avec certains voyageurs, tel Maher Arar dont nous allons suivre la trajectoire, l'Europe découvre les méandres d'une certaine politique américaine.

Bertil Galland évoque le cas de ce Canadien né en Syrie et enlevé par la CIA au nom de la lutte antiterroriste. Transféré secrètement dans les geôles syriennes, il y sera martyrisé.

La chasse aux terroristes a incité la Maison Blanche, pour défendre, dit-elle, les valeurs de l’Occident, à brader certains principes fondamentaux, tels l’habeas corpus et la possibilité de se défendre devant un tribunal.

Certes les barbelés de Guantanamo ont été entrouverts par la Cour Suprême des Etats-Unis pour laisser passer des hommes de loi. En de rares heures d’entretien, face à des prisonniers laminés par des années de confinement sans explication, des avocats s’appliquent à distinguer les fanatiques sans repentance et les hommes qui, sans avoir jamais comploté, furent arrêtés au hasard, en Afghanistan et ailleurs.

La sous-traitance des interrogatoires

Les proches de Bush ont décidé, sous le coup du 11 septembre 2001, d’ignorer les Conventions de Genève. Ils ont même cru trouver une astuce pour s’en libérer carrément, et se mettre àl’abri des scrupules et des procès présents ou futurs, en agissant hors de Guantanamo.

Par les vols d’avions de la CIA, sous le nom de compagnies fictives, Washington a dispatché à des Etats complaisants des centaines de vrais ou de faux terroristes, dès leur arrestation, menottés, ficelés, bâillonnés. Des prisons étrangères, parmi les pires, au Pakistan, en Egypte, ailleurs encore, ont accueilli ces suspects. Elles ont été chargées par les services américains, contre divers avantages financiers ou politiques, de les interroger.

Les questions à poser leur sont transmises. On devine de quelle manière les tortionnaires locaux obtiennent les réponses. A l’agneau blanc comme neige, dès lors qu’il devient bleu de coups de tuyaux en caoutchouc, rouge, gris ou cramoisi, la torture parvient àarracher des bêlements affirmatifs. On extorque même des signatures qui satisfont les exigences bureaucratiques du mandataire.

Les besoins d’aveux formels («oui, je suis un terroriste d’Al Qaeda, formé en Afghanistan») ont conduit à ce paradoxe que Bush a recouru à la Syrie, qualifiée par lui d’Etat voyou, pour traiter dans un échange de bons procédés certains de ces interrogatoires délicats. Les commanditaires probables de l’assassinat de Hariri ont ainsi bénéficié de la confiance de la CIA pour accueillir «un client» d’importation temporaire, Maher Arar, et le martyriser.

L’interception

Qui est-il, cet homme à la petite barbe en collier, devenu une cause célèbre, un motif de conflit diplomatique entre les Etats-Unis et le Canada, un cas qui rend soudain concrètes, humaines ou plutôt abominablement inhumaines, et très précises, les pratiques occultes du gouvernement Bush et des vols mystérieux de la CIA qui ont agité l’Union européenne ?

Je ne suis pas un terroriste, répète aujourd’hui Maher Arar. Une commission canadienne, après longs débats et enquêtes, vient de confirmer cette affirmation dans un rapport officiel (daté du 18 septembre 2006). Je n’ai jamais été en Afghanistan, insiste l’ingénieur en télécommunications. Je suis un Canadien né en Syrie, immigré à 17 ans. J’ai étudié à l’Université McGill où j’ai rencontré ma femme, Monia. En 1997, nous avons eu une fille Barbara. Nous avons déménagé àOttawa puis j’ai trouvé un poste dans la société MathWorks, à Boston.

En 2002, retour à Ottawa, deuxième enfant, Houd, un garçon. Jamais la moindre affaire avec la police. Bon père. Actif entrepreneur. Honnête citoyen comme vous et moi. Canadien. Quelques amitiés dans l’immigration syrienne, évidemment. En septembre, cette année-là, toute la famille passe ses vacances en Tunisie. Appel de MathWorks. Revenez pour un travail urgent! Maher prend seul l’avion pour Zurich. Il trouve là une connexion pour New-York et Montréal. L’appareil d’American Airlines atterrit à Kennedy Airport ce 26 septembre 2002 à14 heures. La queue à l’immigration. Soudain l’enfer.

Arrestation. Interrogatoire. Des documents concernant la vie privée de Maher (son bail) sont exhibés. Pas le droit de téléphoner. Il est enchaîné. Ni nourriture ni sommeil jusqu’au lendemain. Le soir, prison. Pression pour qu’il signe une demande de déportation en Syrie. Il refuse, craint le pire : il a refusé de faire là-bas son service militaire.

8 octobre : embarquement forcé d’Arar, seul passager d’un vol CIA. Trajectoire mystérieuse : Portland-Rome-Amman. En Jordanie, il est muselé, aveuglé, attaché, battu et chargé dans une camionnette, puis dans une autre. Le 9 octobre il se retrouve enfermé en Syrie, à Far Falestin, la pire geôle du pays. Sa cellule est un trou, environ 1 m de large, 2 m de long, 2 m de haut. Ouverture grillagée au plafond où les chats urinent. L’ingénieur verra briévement le soleil la première fois six mois plus tard.

La torture

Solitude atroce. Tortures répétées, une fois durant dix-huit heures sans interruption. Fouetté, électrocuté, comprimé dans un pneu de camion, compissé. On veut qu’il signe l’aveu d’un séjour en Afghanistan. Criant de douleur il finira par dire oui. Le sadisme continue de mois en mois. On veut d’autres confirmations, d’autres signatures. Conduit en salle d’attente, il entend d’autres prisonniers qui hurlent de douleur.

Le 23 octobre on le lave et on le rase pour la rencontre de dix minutes d’une loque humaine avec le consul du Canada. Interdiction formelle d’évoquer les violences. Arar n’a que la force de pleurer. Retour en cellule.

En novembre, il signe encore et confirme d’empreintes digitales un document de sept pages qu’il n’a pas le droit de lire. Les pressions ne cessent pas pour autant. D’intolérables semaines s’écoulent pour un squelette dolent et rigoureusement solitaire dans son trou. Ce n’est qu’en août 2003 qu’il est transféré dans une nouvelle prison, Sednaya, où il peut après 10 mois parler avec d’autres personnes. Le 5 octobre 2003 l’ambassade du Canada obtient la libération de son malheureux ressortissant.

Alors s’envenime, entre Ottawa à Washington, par de vifs échanges diplomatiques, le dossier Maher Arar. Une nouvelle affaire Dreyfus, dit-on à Montréal. Elle rebondit jusqu’à ce jour avec un livre qui vient de paraître en anglais à New York: «L’avion fantôme : histoire vraie du programme de torture de la CIA», de Stephen Grey.

Irrités, les services secrets de Bush ne cessent de fournir leurs collègues canadiens en révélations qui tentent d’accréditer, envers et contre, la culpabilité du prisonnier de Damas. Mais la polémique, au Canada même, a pris fin avec le rapport où une commission d’enquête officielle a publiquement blanchi Maher Arar. Elle a laissé les hommes de Bush maintenir seuls leurs accusations, lesquelles sont confirmées, insistent-ils, par des aveux signés. A Damas.

swissinfo, Bertil Galland

Bertil Galland est né en 1931 à Leysin (Vaud) d’un père vaudois et d’une mère suédoise.

Après des études de lettres et de sciences politiques, il se forme comme journaliste.

Il est également actif dans l’édition. Il dirige d’abord les «Cahiers de la renaissance vaudoise» de 1953 à 1971, puis crée sa propre maison d’édition en 1971.

Entre autres activités, il traduit en français des œuvres scandinaves et crée la collection CH pour faire connaître les auteurs alémaniques et tessinois au public francophone.

Au plan journalistique, il participe à la création du «Nouveau Quotidien» en 1999.

Bertil Galland vit actuellement entre Lausanne et Richmont (Bourgogne).

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