Boël Sambuc: «le sommet de Durban peut renforcer notre combat en Suisse»
La vice-présidente de la Commission fédérale contre le racisme, Boël Sambuc, fait le point de la situation à l'occasion de l'ouverture du sommet de Durban. Interview.
– Les phénomènes de discrimination raciale sont-ils en augmentation en Suisse?
– Boël Sambuc: C’est une question difficile, car il n’existe pas, en Suisse, d’instrument de mesure des événements de caractère raciste. Dans le cadre de la Conférence mondiale contre le racisme, nous proposons d’ailleurs que les pays se dotent de tels outils d’observation. Notre méthode actuelle reste relativement intuitive.
Jusqu’à ce que la Suisse adhère à la Convention contre le racisme, en 1995, et qu’elle se dote d’articles pénaux qui répriment les manifestations les plus graves du racisme, on ne parlait pas de phénomènes racistes dans notre pays.
Maintenant, nous reconnaissons l’existence de telles dérives. Cela ne veut pas dire qu’il y a une augmentation des actes racistes. En fait, leur nombre est assez variable. Par contre, il peut y avoir des vagues, comme le ressentiment de caractère xénophobe qui touche certaines catégories de migrants et réfugiés.
– Sous quelle forme le racisme se manifeste-il en Suisse?
– BS: Il a toujours été non-violent. C’est un racisme plutôt verbal, d’injures, de graffitis, ou exprimé dans des lettres de lecteurs. Certains discours politiques ont aussi un caractère de mépris, d’exclusion de certaines catégories de personnes qui vivent chez nous. Pas seulement les étrangers, mais aussi des gens de couleur. Il y a aussi une certaine forme d’antisémitisme, ou des réactions contre les musulmans.
Mais la violence est assez rare. Même si elle existe, dans la mouvance skin, dans l’extrême droite. Encouragée par certains discours politiques, cette violence a d’ailleurs pris suffisamment d’ampleur pour être prise très au sérieux par la police fédérale et par le Département fédéral de justice et police.
– Estimez-vous qu’un parti gouvernemental comme l’UDC porte une responsabilité précise dans le climat de racisme que l’on peut percevoir en Suisse ces derniers temps?
– BS: Il serait commode de ne viser qu’un seul parti. Ce n’est pas à moi d’excuser l’UDC, mais il y a différentes tendances dans ce parti, et je ne mettrai jamais tout le monde dans le même panier. Ne stigmatisons pas en bloc un parti, mais observons plutôt les discours politiques. On constate que certains thèmes sont repris par des partis, essentiellement au centre-droite de l’échiquier politique.
– La Suisse dispose-t-elle d’un arsenal législatif suffisant pour prévenir d’éventuelles dérives racistes?
– BS: Non, il n’est pas du tout suffisant. Le racisme, c’est avant tout le mépris de l’autre. Sa prévention passe avant tout par l’éducation, à l’école mais aussi dans le monde du travail.
La répression pénale n’est qu’une toute petite parcelle de la lutte contre le racisme, qui a une valeur symbolique importante. Contrairement à d’autres pays, la Suisse n’accepte pas une liberté d’expression absolue. Nous pensons que cette liberté s’arrête là où débute celle de l’autre, et surtout le respect de l’autre. Donc, nous acceptons ce frein qu’est la loi pénale.
Mais ce frein ne touche que l’expression publique du racisme et que ses manifestations les plus graves. Il reste donc beaucoup à faire dans le domaine civil. Un domaine dans lequel d’autres pays sont beaucoup plus avancés que nous.
Par exemple, en Suisse, on ne peut pas condamner un bailleur parce qu’il ne loue pas un appartement à une personne de couleur pour des motifs évidemment racistes… Une loi civile contre les discriminations devrait donc être envisagée.
A ce propos, le Protocole 12 du Conseil de l’Europe, qui devrait être adopté par la Suisse, interdit toute discrimination dans tous les domaines de la société. Avec une telle réglementation, on n’est plus uniquement au niveau pénal, mais à celui de la vie de tous les jours.
– Le racisme utilise aujourd’hui l’Internet pour se propager. Les Américains prônent le laisser-faire, alors que l’Europe veut réglementer davantage ce secteur. Et la Suisse?
– BS: La Suisse se positionne de manière encore plus stricte que la majorité des pays européens. La réponse est donc très claire: il faut criminaliser tous les actes racistes, y compris sur l’Internet.
– Durant la Conférence de Durban, il sera question de parallélisme entre le sionisme et le racisme. Et aussi des ravages provoqués par le colonialisme. Quel est votre position sur chacun de ces deux thèmes?
– BS: Selon la délégation suisse, mais aussi selon la Commission, il est absolument impossible d’accepter l’assimilation entre sionisme et racisme. La lutte contre l’antisémitisme est un des buts poursuivis par toutes les politiques nationales contre le racisme. Il ne faudrait pas diminuer cette lutte.
En ce qui concerne le colonialisme, je crois que, là aussi, la délégation suisse est très claire. La Suisse n’a pas été un pays colonisateur, mais a profité, indirectement, par ses relations commerciales, de certains circuits dans les pays colonisés. Elle ne va pas montrer du doigt les anciens pays colonisateurs, mais se range prudemment du côté du groupe occidental.
La Suisse est peut-être tout de même un peu plus ferme que la plupart des pays occidentaux, parce qu’elle admet ouvertement qu’il y a eu des souffrances, et que le colonialisme a engendré des conséquences négatives sur les peuples qui l’ont subi.
Aujourd’hui, il s’agit donc de rétablir l’équilibre en écoutant ces peuples, et en reconnaissant leurs souffrances. Ensuite, il faut réfléchir aux moyens de renforcer l’aide au développement, pour rétablir la dignité de ces peuples.
– Pourquoi la délégation helvétique à Durban n’est-elle pas conduite par un ministre? Est-ce que cela vous déçoit?
– BS: Nous avons déjà répondu à cette question. Bien sûr, nous sommes un peu déçus, car nous voulons toujours ce qu’il y a de mieux symboliquement. Mais il faut aussi relativiser cette absence de Moritz Leuenberger: aucun autre pays n’envoie un président de gouvernement. La Suisse aurait donc fait un geste unique.
Je peux aussi comprendre que son emploi du temps de président de la Confédération ne permet pas à Moritz Leuenberger d’être présent. Pour faire du travail vraiment utile, sa présence aurait été nécessaire durant plusieurs jours d’affilée et ce n’était peut-être pas possible.
– Qu’attendez-vous de cette Conférence?
– BS: Le résultat positif, que tout le monde souhaite, c’est que le programme d’action et la déclaration, deux textes sur lesquels nous travaillons depuis longtemps, soient adoptés par consensus.
Ces textes contiennent, en dehors de quelques problèmes qui polarisent l’attention, comme le colonialisme, une foule d’injonctions concrètes aux pays du monde entier. Ils prévoient des mesures de lutte contre le racisme, des mesures de prévention et d’éducation.
Mais si nous n’arrivons pas à un consensus sur ces questions, au moins la lutte contre le racisme aura été reconnue d’importance universelle. De même que des notions comme la démocratie, l’état de droit, la bonne gouvernance, le respect des communautés et des minorités.
C’est un grand pas en avant. Durban n’est peut-être qu’un début. Y compris pour nous, en Suisse. Cette Conférence peut nous servir à conforter notre combat, ici, dans notre pays.
Propos recueillis, Mariano Masserini
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