Genève divisée sur son aide sociale
Les Genevois votent dimanche sur le RMR, revenu minimum de réinsertion. Le projet, sa philosophie et ses aspects pratiques, provoquent la controverse.
A Genève, tout le monde ou presque semble d’accord sur la nécessité de réformer l’aide sociale: il est temps, dit-on, de passer d’un système basé sur la charité et l’assistance publique à une formule dynamique de solidarité et de partage des responsabilités.
Pourtant, et plus que du classique affrontement gauche-droite, le débat autour du RMR genevois relève d’abord du psychodrame politique. Entre le moment où la loi a été votée par le parlement cantonal et celui où les citoyens doivent l’entériner ou la refuser, le pouvoir a changé de majorité.
Le nouveau gouvernement issu des élections de l’automne veut remettre les pendules à l’heure et prône le «non». A ses yeux, les objectifs de la réforme de l’aide sociale sont légitimes, mais la loi proposée ne les atteindrait pas et coûterait même plus cher à l’État.
Un nouveau droit individuel
Guy-Olivier Segond, l’ancien «ministre genevois de l’action sociale», n’est plus là pour défendre ce projet dont la paternité lui revient. Ses collègues des partis de droite refusent cet héritage empoisonné et alignent les griefs: le RMR serait anachronique, favoriserait le «tourisme social» et l’oisiveté, engendrerait de nouveaux exclus. D’où le référendum de ce week-end.
L’introduction d’un revenu minimum de réinsertion est en fait la dernière étape d’une réforme qui a d’abord touché les rentiers, puis les chômeurs en fin de droit et les pensionnaires des établissements médico-sociaux. Le RMR crée un nouveau droit individuel. Dont, selon les statistiques, pourraient se réclamer quelque 2600 familles.
Sommairement résumée, la loi fixe le revenu minimum annuel à 16’880 francs par personne (indexée en fonction de la grandeur de la famille). Celui qui demande à bénéficier du RMR doit avoir séjourné au moins deux ans à Genève et il s’engage à une contre-prestation – à définir par contrat – «d’utilité personnelle, sociale ou professionnelle».
Travail, argent, dignité
Pour Pierre-Alain Champod, directeur du Centre social protestant, «il est dommage qu’un projet de loi de cette importance ait été voté par les députés alors qu’ils étaient en pleine campagne électorale; les gens les plus démunis font aujourd’hui les frais de cette bataille politique sur un sujet où l’on avait pu trouver un consensus».
Il trouve en tout cas particulièrement scandaleux les arguments qui rangent le RMR parmi les oreillers de paresse. «La plupart des gens en difficultés ne souhaitent qu’une chose, retrouver leur indépendance financière. Car le travail n’apporte pas que du revenu, mais aussi de la dignité et de la reconnaissance sociale.»
Mais les travailleurs sociaux ne parlent pas tous la même langue. Noël Constant, éducateur de rue depuis de très longues années, a même banni le mot ‘insertion’ de son vocabulaire personnel. D’ailleurs, selon lui, les jeunes n’ont nulle envie de s’insérer dans cette société. Donc, il dit ‘non’ au RMR et ne jure que par le partage.
«Donner de l’argent? Oui, mais pas n’importe comment! Celui qui reçoit d’office de l’argent ne fait rien ensuite, de peur de perdre le peu qu’on lui donne. Il aurait d’abord fallu se préoccuper de créer des emplois pour que tout le monde ait quelque chose à faire. Autrement, on aura une société à deux vitesses: ceux qui travaillent et ceux qui reçoivent de l’argent.»
Autant de systèmes d’aide sociale que de cantons
Le projet genevois se veut sans aucun doute dans la droite ligne de la nouvelle Constitution fédérale qui reconnaît noir sur blanc «le droit d’être aidé et assisté et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme à la dignité humaine».
Dans la pratique, cette aide ressort cependant de la compétence des cantons qui développent chacun leurs propres systèmes. Avec une certaine avance en Suisse romande où les sensibilités sociales sont plus fortes qu’en Suisse alémanique.
Mais, constate Antonio Cunha, professeur à l’Université de Lausanne et expert reconnu en la matière, «il y a une réelle volonté commune de sortir d’une politique d’assistance et de rétablir les liens sociaux».
Pas d’alternative à court terme
A l’entendre, les mesures d’insertion expérimentées ici et là dans divers cantons sont généralement bien reçues par les bénéficiaires, elles ont augmenté leur autonomie et la conscience de leurs responsabilités.
Leur point faible, c’est le manque de coordination entre les diverses institutions concernées par l’aide sociale et le manque de performances en termes de requalification professionnelle des personnes assistées.
Malgré cela, Antonio Cunha note un changement positif: grâce aux mesures de réinsertion, «les personnes assistées sont aujourd’hui mieux préparées à réagir positivement dès qu’elles ont l’occasion de sortir de leur situation de dépendance».
Les solutions ne sont sans doute pas parfaites. Mais, en l’état actuel, conclut le spécialiste, «il n’y a pas d’autre alternative que de les adopter ou de revenir à une assistance traditionnelle fondamentalement contre-productive, avec des risques accrus d’insécurité sociale».
swissinfo/Bernard Weissbrodt à Genève
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.