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La Suisse n’est pas à l’abri du «fossé numérique»

Il y aurait en Suisse 172 000 emplois liés aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Keystone

Dans son rapport annuel sur l'emploi, le Bureau international du travail s'inquiète de la fracture sociale que les technologies informatiques créent entre le Sud et le Nord. Mais la Suisse, comme les pays industrialisés, aurait tort de se croire épargnée.

Quel impact les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont-elles sur l’emploi et sur le marché du travail? Comment faire pour que le «point.com» soit également synonyme de travail décent pour tous? C’est le genre de questions que pose l’édition 2001 du rapport annuel du Bureau international du travail (BIT) sur l’emploi dans le monde.

Remarque préliminaire: les analyses n’en sont qu’aux premiers balbutiements car les statistiques ne prennent pas encore vraiment en compte ces mutations technologiques très rapides. C’est le cas en Suisse où les données explicites en la matière sont un peu maigres.

Si l’on en croit le rapport du BIT, il y aurait en Suisse 172 000 emplois liés aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, soit 4,5% du total de la main-d’œuvre. A titre de comparaison, ce pourcentage est de 6,1 aux États-Unis et de 4,3 au Japon.

Cette donnée paraît correcte à Boris Zürcher, expert de la politique du marché du travail au Secrétariat d’État à l’économie. Mais il reconnaît aussitôt qu’il est extrêmement difficile d’estimer le nombre de postes de travail directement liés aux nouvelles technologies.

Bon nombre de personnes dans la plupart des entreprises s’occupent d’informatique mais elles ne sont pas classées pour autant dans ce secteur spécialisé, pas plus d’ailleurs que celles qui passent la quasi-totalité de leur temps de travail devant des écrans d’ordinateur.

Cela dit, le rapport du BIT pose en tout cas deux constats majeurs. Le premier, c’est que là où elles sont le plus en usage, c’est-à-dire dans les pays industrialisés où résident 90% des internautes, ces technologies bouleversent les comportements économiques.

Cela se voit dans le domaine du «télétravail», même si en Suisse le nombre de ces emplois informatisés à domicile ne dépasse pas encore semble-t-il les 25 000 unités. Prudence, dit cependant Boris Zürcher qui passe les enthousiasmes au feu de la réalité.

Certes les adeptes du travail chez-soi y gagnent en liberté d’organisation. Mais les petites entreprises qui font aujourd’hui de la sous-traitance informatique découvrent aussi toute leur précarité et en bout de course les bénéfices sont parfois loin de ceux dont elles rêvaient.

«Notre société ne s’est pas encore adaptée au télétravail, constate Jean-Claude Prince, de l’Union syndicale suisse, qui souhaite que ce phénomène ne soit pas un mouvement sauvage, mais que des mesures sociales concrètes lui servent de cadre protecteur».

«On dispose déjà de certaines normes en matière de salaires ou d’indemnités pour la place de travail que l’employé doit aménager à son domicile. Mais les abus sont moins visibles que dans une usine! Les organes de surveillance font-ils leur travail? En tout cas, admet le secrétaire syndical, on ne dispose pas de beaucoup de rapports cantonaux sur le sujet».

Difficile aussi de savoir dans quelle mesure les nouvelles technologies comblent ou creusent encore davantage le fossé des inégalités entre hommes et femmes.

Si l’on en croit le BIT, la situation des femmes serait plus favorable dans l’informatique qu’elle ne l’a jamais été dans aucun autre domaine technique ou scientifique.

Mais ce sont toujours les hommes qui détiendraient la majorité des emplois très qualifiés à haute valeur ajoutée. Ainsi, lit-on dans le rapport, on trouve plutôt les hommes dans les emplois créatifs et bien rémunérés de la conception de logiciels ou dans les start-up, alors que la main-d’œuvre aux caisses enregistreuses et dans la saisie des données est majoritairement féminine et mal payée.

L’autre grand constat général posé par le rapport du BIT, c’est que la «fracture numérique» à l’échelle de la planète s’élargit et que «des zones entières du globe sont déconnectées de la technologie». Ce signal d’alarme n’est pas nouveau, mais on peut aussi le regarder sous l’angle des politiques migratoires.

De ce point de vue, la Suisse, à l’instar des autres pays industrialisés, est directement concernée dans la mesure où certaines de ses entreprises ont délocalisé leurs services informatiques ou vont puiser des cerveaux dans des pays du Sud qui, comme l’Inde, disposent d’un grand réservoir de compétences informatiques.

Le tableau proposé par le rapport du BIT sur les coûts de la main-d’œuvre dans ce secteur montre bien qu’ils sont nettement plus élevés en Suisse que dans les pays mis en comparaison. Le «prix» annuel d’un programmateur tourne autour de 68 000 dollars en Suisse, contre 50 000 aux USA, 35 000 en Grande-Bretagne ou 12 000 en Inde.

Mais là aussi, Boris Zürcher tient à relativiser les problèmes. «Le paradoxe, dit-il, c’est que d’un côté les chefs d’entreprise demandent à recruter des informaticiens étrangers et se plaignent de ne pas avoir assez d’autorisations pour cela. Et d’un autre côté, les contingents d’immigration définis par le gouvernement n’ont pas été épuisés».

«En fait, poursuit-il, les entreprises cherchent une main-d’œuvre meilleure marché et croient pouvoir trouver en Inde ou en Russie les spécialistes qui leur manquent. Mais l’attrait de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis semble plus fort, sans parler des problèmes de langue».

Le secrétaire syndical Jean-Claude Prince non seulement s’inquiète des conditions de dumping et de la faiblesse des protections sociales qui entourent ces immigrations de travailleurs qualifiés, il déplore aussi qu’on prive leurs pays d’origine, qui ont dépensé beaucoup pour leur formation, se voient ainsi privés de matière grise et de compétence.

Tous comptes faits, la Suisse n’est donc pas à l’abri des retombées sociales du fossé numérique. D’un côté parce que les exclus des nouvelles technologies auront toujours plus de peine à trouver du travail alors qu’en même temps ce pays aura toujours besoin de petits métiers pour la moindre des réparations ordinaires.

D’un autre côté, on veut bien accepter une main-d’œuvre étrangère à haute valeur ajoutée dans les nouveaux domaines technologiques, mais cela risque de se faire au détriment du personnel dont l’économie suisse a sans doute encore besoin dans d’autres secteurs de l’économie comme la construction ou l’hôtellerie.

Bref, la révolution numérique reste, pour reprendre les termes du rapport du BIT, «porteuse à la fois d’authentiques possibilités et de réelles contraintes». La question essentielle est de savoir si on laissera les marchés «piloter seuls le cours de la révolution de la communication».

Bernard Weissbrodt

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