La Suisse rend justice à ceux qui ont aidé la Résistance
Le Parlement fédéral a réhabilité les personnes condamnées par la justice suisse pour avoir soutenu la Résistance française et italienne pendant la Seconde Guerre mondiale. Une publication récente retrace la lutte partisane sur le territoire de l'Ossola et met en lumière l'implication de la population tessinoise.
Le jour, Silvio Baccalà travaillait comme jardinier à l’hôtel Brenscino de Brissago; la nuit, il aidait les résistants italiens à franchir la frontière, leur servant de guide sur les sentiers de la contrebande. Gabriella Antognini, de Locarno, offrait quant à elle refuge aux résistants qui s’étaient échappés des camps d’internement suisses et les accompagnait en Italie afin qu’ils puissent poursuivre la lutte contre les troupes d’occupation. Avec sa sœur Maria, elle servait également de messagère, transmettant des messages entre les combattants en Italie et ceux internés en Suisse.
Leur engagement en faveur de la Résistance italienne n’était pas sans risques: ce faisant, ces personnes s’exposaient à des amendes ou à des peines d’emprisonnementLien externe. «Vincenzo Martinetti, père de la chanteuse Nella Martinetti, était un résistant tessinois», explique l’historien Raphael Rues, coauteur de la récente publication Ossola in guerraLien externe (en français, Ossola en guerre). «À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il a été condamné à quatre mois d’emprisonnement pour violation de la neutralité, peine suspendue au bénéfice du sursis.»
À la fin du conflit, une dizaine de Tessinoises et Tessinois ont été poursuivis et condamnés par la justice suisse pour avoir aidé les combattants de l’Ossola. Lors de la session de printemps, le Conseil national a accepté l’initiative parlementaireLien externe, soutenue entre autres par le conseiller national tessinois Simone Gianini, visant à réhabiliter les Suisses qui avaient été condamnésLien externe à des peines de prison ou à des amendes pour leur soutien à la Résistance française ou italienne. Le Conseil des États doit encore débattre de la question.
«La réhabilitation votée par le Parlement fédéral clôt formellement une affaire qui, sur le plan humain, n’a jamais cessé de peser. Pendant des décennies, ces condamnations sont restées dans les archives comme une note discordante: la Suisse a poursuivi ces mêmes hommes et femmes qui, à quelques kilomètres de la frontière, risquaient leur vie contre l’occupation nazie et fasciste», souligne Raphael Rues. «La décision de Berne n’efface pas cette contradiction, mais elle la reconnaît et, à un moment où le retour des idéologies extrêmes se fait sentir également en Europe, ce geste n’est pas seulement un hommage tardif. C’est aussi une prise de position en faveur des valeurs de la démocratie. C’est déjà ça.»
En avril 1945, alors que la Seconde Guerre mondiale touchait à sa fin, les services secrets suisses ont collaboré avec les résistants de l’Ossola pour empêcher les nazis de faire sauter l’entrée sud du tunnel ferroviaire du Simplon, près d’Iselle. Le 21 avril 1945, une centaine de combattants réussirent à détruire les 32 tonnes d’explosifs placées à Varzo, faisant ainsi échouer les plans des nazis.
En décembre 1945, une fois le conflit terminé, une cérémonie fut organisée à Brigue pour honorer «les sauveurs du tunnel du Simplon». Les résistants invités reçurent en cadeau une montre suisse. Cet épisode illustre bien la position ambivalente de la Suisse pendant la guerre. D’un côté, elle appliquait rigoureusement les règles de neutralité et poursuivait ceux qui aidaient la Résistance; de l’autre, surtout dans les régions frontalières, elle permettait aux combattants de se mettre en sécurité côté suisse de la frontière et de recevoir des soins médicaux avant de retourner au combat.
La naissance de la Résistance dans l’Ossola
Après l’armistice du 8 septembre 1943 entre le gouvernement italien du maréchal Badoglio et les Alliés, le canton du Tessin devint un carrefour important de la Résistance italienne. Le canton offrit refuge à des civils et à des résistants, leur prodiguant également des soins médicaux, et servit de base opérationnelle à divers groupes de combattants. Le territoire de l’Ossola, enclavé entre le Valais et le Tessin, offrait en effet des conditions idéales pour la lutte armée. «Les nombreuses vallées encaissées, les forêts denses, les chalets isolés étaient parfaits pour la guérilla. La proximité de la frontière garantissait en outre aux résistants une voie de fuite vers la Suisse après une attaque ou une opération ratée. De plus, la population de l’Ossola nourrissait une forte aversion envers le régime fasciste», indique Raphael Rues. «À la fin de l’automne 1943, la Résistance s’est lentement constituée et la première phase a été particulièrement difficile, car il manquait des armes, des munitions et surtout des hommes».
Après l’annonce de l’armistice, les Allemands occupèrent le nord et le centre de l’Italie. Les soldats italiens avaient trois options: rejoindre les forces armées de la nouvelle République fasciste de Salò (appelée RSI), être déportés dans les camps de travail du Troisième Reich ou rejoindre la Résistance. «La plupart, environ 700’000 soldats, ont été déportés en l’espace de quelques semaines. 100’000 autres se sont enrôlés dans la RSI et un nombre similaire a choisi la clandestinité et la lutte partisane».
Dans la région de l’Ossola, divers groupes de résistance aux convictions politiques différentes ont vu le jour. «Pour la population tessinoise, il était pratiquement impossible de rester indifférente à la lutte résistante de l’autre côté de la frontière», affirme l’historien. «À plusieurs reprises, les résistants ont été contraints de se réfugier en Suisse. De plus, depuis des siècles, les deux régions étaient unies par des relations commerciales étroites, comme la contrebande, mais aussi par des liens culturels. De nombreuses familles avaient par ailleurs des parents et des connaissances dans l’Italie voisine».
Zone libre de l’Ossola
Au début, les groupes de la Résistance dans l’Ossola se limitaient à de petits attentats ou à la capture de soldats fascistes et allemands, utilisés comme monnaie d’échange pour libérer leurs propres prisonniers. Au fil des mois, les actions sont devenues plus audacieuses, notamment grâce à l’aide de la population tessinoise. «Sa contribution fut fondamentale», souligne Raphael Rues. «Seul un tiers environ des résistants possédaient des armes à feu et les munitions faisaient souvent défaut. Des fusils et des pistolets, mais aussi de la nourriture et des vêtements provenant du Tessin étaient acheminés par les sentiers de contrebande. Parfois, c’étaient les résistants eux-mêmes qui s’approvisionnaient en armes et autres biens en Suisse. La plupart des armes provenaient toutefois des Alliés, par le biais de largages aériens».
La Résistance remporta son plus grand succès au début du mois de septembre 1944. Après avoir libéré les vallées autour de Domodossola, elle réussit, le 10 septembre, à chasser les troupes d’occupation.
C’est ainsi qu’est née la République partisane de l’Ossola, une brève expérience d’État démocratique qui, après la guerre, a servi d’exemple. «Ce fut une tentative importante de créer une entité démocratique viable, qui n’a malheureusement duré qu’une quarantaine de jours», explique Raphael Rues. «En très peu de temps, un service postal doté de ses propres timbres fut établi, le système scolaire organisé et les transports publics avec la Suisse mis en place. L’égalité politique entre hommes et femmes fut également instaurée, une décision en avance sur son temps.»
Parmi les figures marquantes de la Giunta figurait Gisella Floreani, nommée commissaire à l’aide sociale et première femme de l’histoire italienne à occuper un poste gouvernemental. Elle coordonna, entre autres, la collaboration avec la Croix-Rouge suisse, favorisant l’approvisionnement en nourriture, vêtements et produits médicaux provenant du Tessin et du Valais pour la Zone libre de l’Ossola. Après la guerre, Gisella Floreani, membre du Parti communiste, fut élue au Conseil municipal de Domodossola et entra en 1948 au Parlement italien où elle lutta pour les droits politiques des femmes.
«Les résistants se sont lancés dans ce projet d’État démocratique parce qu’ils avaient probablement obtenu des garanties de la part des Alliés quant à l’ouverture d’un front nord pour libérer l’Italie par le nord», précise Raphael Rues.
Abandonnés par les Alliés
Les résistants furent cependant laissés seuls pour combattre les troupes allemandes. Les Alliés se concentrèrent en effet sur ce qui se passait à l’Est, notamment à Varsovie, où ils ravitaillèrent les combattants polonais en larguant du matériel et des armes. De plus, en septembre et octobre 1944, les très mauvaises conditions météorologiques sur l’Ossola rendaient presque impossibles le survol de la zone et le largage de ravitaillements. «Les partisans avaient même créé des zones de largage et deux pistes d’atterrissage. Sans les ravitaillements indispensables des Anglais et des Américains, la défense de l’Ossola était vouée à l’échec», selon Raphael Rues.
Et en effet, un peu plus d’un mois après avoir été chassées, les troupes allemandes et les unités de Mussolini entamèrent la reconquête de la région. «Si, d’un point de vue démocratique, la Zone libre de l’Ossola fonctionnait très bien, d’un point de vue militaire, elle était en revanche extrêmement mal préparée», explique l’historien. «Pour la première fois, les résistants abandonnèrent la tactique de la guérilla et tentèrent de défendre le territoire comme une armée traditionnelle».
En l’espace de deux semaines, la défaite survint. Plus de 500 résistants perdirent la vie et autant furent déportés vers les camps de travail allemands. Le 23 octobre, la République partisane de l’Ossola s’effondra et plus de 10’000 personnes s’enfuirent en Suisse, dont 3500 résistants. D’après des documents des Archives fédérales, au moins 1500 enfants furent accueillis par des familles dans tout le pays, tandis que les adultes furent placés dans des camps de réfugiés ou d’internement, principalement en Suisse alémanique. «Cette fuite massive a également été rendue possible par l’assouplissement de la politique suisse en matière de réfugiés», conclut Raphael Rues. «En octobre 1944, la défaite de l’Allemagne semblait désormais certaine et le risque de représailles allemandes était limité.»
Entre 1943 et 1945, au moins 2000 personnes ont trouvé la mort sur le territoire de l’Ossola, dont 600 civils. À la fin du conflit, les violences n’ont pas cessé. Au cours des mois qui ont suivi la Libération, divers règlements de comptes ont eu lieu: de nombreux fascistes, appartenant surtout aux Brigades noires, l’unité la plus réactionnaire et la plus violente, ont été tués. À ces exécutions se sont ajoutées des vengeances personnelles, qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la lutte partisane. Des épisodes isolés de violence se sont poursuivis au cours des années suivantes et se sont prolongés jusqu’en 1948.
Relu et vérifié par Daniele Mariani. Traduit de l’italien par Emilie Ridard à l’aide d’un outil de traduction automatique.
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