La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

La réduction des essais nucléaires était un choix; l’avenir en est un aussi

Robert Floyd

Le monde ne doit pas retomber dans la voie des essais nucléaires. Les outils nécessaires pour l’éviter existent déjà. Ce qui manque, c’est la volonté politique de les utiliser, écrit Robert Floyd, secrétaire exécutif de l’Organisation du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires, à l’approche de la Journée internationale contre les essais nucléaires.

Le risque de guerre nucléaire ne repose pas sur une décision unique. Il se forme par accumulation, essai après essai, dans un processus où chaque explosion rapproche un peu plus le monde d’une possible catastrophe. Cette escalade elle-même a un coût: chaque essai d’arme nucléaire laisse une cicatrice aussi bien sur terre que dans l’eau, et certaines personnes qui vivaient à proximité de sites d’essais en payent le prix pendant des générations, bien après la fin des essais à proprement parler. Si la Journée internationale contre les essais nucléaires existe, c’est parce que ces dangers font toujours partie de notre histoire commune et que les gouvernements restent confrontés au même choix, année après année.

Il fut un temps où le sol tremblait souvent. Pendant une quarantaine d’années, le site d’essais de Semipalatinsk a été l’un des endroits où cela s’est le plus ressenti, jusqu’à ce que sa fermeture, il y a 35 ans, rétablisse le silence dans toute une partie de la steppe kazakhe. Cette décision s’inscrivait dans le cadre d’une tendance plus large de renoncement aux essais nucléaires. Au cours des années qui ont précédé l’ouverture à la signature du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires, en 1996, plus de 2000 explosions expérimentales ont été réalisées. Depuis, on en dénombre moins d’une douzaine. Si les secousses se sont faites plus rares, ce n’est pas un hasard de l’histoire. Cela résulte d’un choix que les gouvernements ont fait et refont chaque année; or, s’il n’est pas possible de revenir sur ce qui s’est produit concrètement, on peut en revanche revenir sur un choix. Et il ne faut pas qu’il en soit ainsi.

Le choix qui a été fait est aussi le fruit d’un travail de construction, d’entretien et de vérification. Au cœur de ce travail se trouve un réseau mondial de plus de 300 stations et laboratoires disséminés dans plus de 90 pays, qui permet d’écouter la Terre avec une précision extraordinaire. Le Système de surveillance international, mis en place dans le cadre du régime de vérification prévu par le Traité, est capable de détecter une explosion équivalant à celle que produiraient 500 tonnes de TNT, soit environ 3% de la puissance de la bombe larguée sur Hiroshima. Tous les essais déclarés par la République populaire démocratique de Corée ont été détectés, y compris ceux dont l’ampleur était la plus modeste. Le système ne demande pas au monde d’avoir confiance; il lui offre un moyen de vérification.

En ce sens, la science constitue un remède contre la méfiance. Elle permet à chaque État d’agir en ayant l’assurance que les engagements sont respectés, et de constater que les autres en font de même.

Rien de tout cela ne fonctionne de manière isolée. Ni le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires ni les zones exemptes d’armes nucléaires, pas plus que le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires, ne sont des concepts abstraits. Ensemble, ces éléments constituent le cadre de la non-prolifération et du désarmement à l’échelle mondiale, la structure discrète sur laquelle reposent la paix et la sécurité internationales, et chacun d’entre eux contribue à déterminer la manière d’agir des gouvernements depuis des décennies. Mais aucun traité ne se maintient de lui‑même. Il ne vaut que parce que les États qui y sont liés choisissent, année après année, de s’y tenir.

C’est cet aspect du récit qui ne va pas de soi, à l’heure actuelle. Les armes nucléaires ne constituent pas un problème qu’un pays quelconque puisse résoudre seul. Les conséquences que pourraient avoir de telles armes ne s’arrêteront pas aux frontières nationales, et aucun État n’est en mesure de maîtriser ces risques tout seul. Il ne sera pas possible de parvenir à un monde sans essais nucléaires en agissant chacun de son côté. Cela passe nécessairement par des engagements communs et par la volonté de chaque État, y compris ceux qui détiennent des armes nucléaires, d’entretenir les dispositifs qui rendent possible un climat de confiance mutuelle.

Si je tiens de tels propos, c’est parce que certains gouvernements évoquent, plus ouvertement qu’ils ne le faisaient depuis des années, la possibilité de procéder à de nouveaux essais. C’est précisément à cette question que la Journée internationale contre les essais nucléaires cherche à apporter une réponse: que faisons-nous, ensemble et dès à présent, pour veiller à ce que le monde ne retombe pas dans la spirale des essais nucléaires, ni cette année ni au cours d’aucune des années à venir?

Je pense que la réponse s’articule autour de trois éléments. Premièrement, il s’agit de lancer un appel direct aux neuf États de l’annexe 2 dont la ratification est encore nécessaire pour que le Traité puisse entrer en vigueur: agissez sans tarder. Le Traité ne pourra acquérir toute sa puissance juridique et morale que lorsque vous l’aurez fait. Deuxièmement, nous devons pouvoir compter sur un soutien constant, aussi bien en paroles que sur le plan financier, en faveur du régime de vérification ainsi que de l’organisation qui en assure le fonctionnement. Un instrument d’une telle précision ne s’entretient pas de lui-même. Troisièmement, et c’est sur cet aspect que se fondent les deux points précédents, il faut être bien conscient que le système multilatéral, l’Organisation du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires et les États eux-mêmes doivent œuvrer de concert, et non de manière parallèle ni selon une logique de concurrence. Nous disposons déjà des outils nécessaires: le dialogue, la transparence et les mesures concrètes qui favorisent la confiance. Il ne reste qu’à démontrer une réelle volonté de les mettre en œuvre.

Rien de tout cela ne relève de la théorie. Les accords existent; les éléments d’infrastructure existent; ce à quoi ils ont abouti jusqu’à présent est la preuve de ce qu’il est possible d’accomplir lorsque ces éléments sont pris au sérieux.

Le déroulement des 30 dernières années n’était pas inéluctable, et celui des 30 années à venir ne l’est pas davantage. Ceci n’est pas un avertissement, mais une invitation adressée à tous les gouvernements qui s’interrogent encore sur le monde qu’ils souhaitent laisser derrière eux.

Les efforts de retenue ont découlé d’un choix délibéré. Ce choix doit être renouvelé, encore et encore.

Les opinions exprimées par l’auteur ne reflètent pas nécessairement celles de Swissinfo.

Texte relu et vérifié par Virginie Mangin, adapté de l’anglais

Plus

Discussion
Modéré par: Elena Servettaz

Genève peut-elle encore façonner l’avenir de la stabilité nucléaire mondiale?

Genève peut-elle continuer à jouer un rôle significatif dans la configuration de l’architecture future de la stabilité nucléaire? Partagez vos réflexions.

2 J'aime
8 Commentaires
Voir la discussion

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision