«L’eau doit être placée au sommet de l’agenda politique»
Première envoyée spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour l’eau, Retno Marsudi entend convaincre les États membres de placer cette ressource vitale au sommet de leur agenda politique et appelle à la collaboration. Swissinfo l’a rencontrée à Jakarta.
«Pénuries, inondations, pollution… la liste des défis est longue», reconnaît Retno Marsudi, envoyée spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour l’eau, lorsque nous lui demandons ce qui la préoccupe, à l’occasion d’une interview en marge d’un forum organisé dans un hôtel du centre de Jakarta.
Nommée en septembre 2024 par Antonio Guterres, cette ancienne ministre des Affaires étrangères indonésienne est la première à occuper cette nouvelle fonction, créée dans la foulée de la Conférence des Nations unies sur l’eau de mars 2023 à New York.
«Quand le secrétaire général m’a proposé ce rôle, c’était bien sûr quelque chose de nouveau pour moi. Je suis diplomate, pas experte de l’eau. Mais je me suis dit, l’eau est essentielle pour chaque être vivant, pour la nature, pour la planète – l’eau, c’est la vie. Cela m’a motivée à accepter», explique-t-elle.
Son rôle est de porter au plus haut niveau politique les enjeux liés à l’eau et à l’assainissement, au sein de l’ONU comme à l’extérieur, afin de mobiliser les États et les financements nécessaires pour faire avancer ce dossier.
Renforcer les infrastructures
L’une des priorités de Retno Marsudi est de favoriser l’accès à l’eau potable, alors que plus de deux milliards de personnesLien externe dans le monde ne disposent toujours pas d’un accès sûr à cette ressource. Selon elle, cela passe par un renforcement des infrastructures, un meilleur accès aux technologies et des investissements plus importants, notamment de la part du secteur privé.
«Les infrastructures forment l’épine dorsale de l’accès à l’eau, explique-t-elle. Les données montrent que les installations dont nous disposons sont généralement inadéquates, vieillissantes ou anciennes, voire inexistantes. Cela engendre des pertes d’eau estimées à 30% à l’échelle mondiale, qui atteignent 50% dans certains pays. C’est très préoccupant».
Face à ce constat, la modernisation des infrastructures s’impose comme une priorité, qui ne doit pas éclipser la préservation des systèmes naturels tels que les zones humides, les aquifères ou encore les bassins versants.
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Des technologies pour le Sud
Pour la diplomate de 63 ans, les pays en développement devraient avoir un meilleur accès aux technologies, largement concentrées dans les États riches.
«La technologie est très importante pour résoudre les problèmes liés à l’eau, explique-t-elle. Pourtant, la plupart de celles qui sont utilisées sont obsolètes».
De meilleures solutions, par exemple, pour l’irrigation du secteur agricole, responsable de 72% des prélèvements d’eau douce, ou encore le refroidissement des centres de données permettraient une utilisation plus raisonnable des ressources. «Nous devons coopérer avec les entreprises et les pays développés pour rendre ces technologies accessibles à tous», relève Retno Marsudi.
Et de souligner l’importance de lever les fonds nécessaires aux améliorations: «Pour les investissements dans l’approvisionnement en eau et l’assainissement, nous avons besoin d’environ 600 à 1000 milliards de dollars par an, alors qu’environ 300 à 400 milliards sont investis, explique-t-elle. 91% des investissements proviennent de fonds publics. Nous devons donc explorer les possibilités de partenariat avec le secteur privé, tout en veillant à préserver l’intérêt public».
L’eau, au sommet de l’agenda
Dans le cadre de son mandat, Retno Marsudi parcourt le monde à la rencontre de nombreux acteurs, dont les responsables politiques.
«Mon but est de mobiliser tous les États membres et de leur demander de placer l’eau en tête de leurs priorités politiques, affirme-t-elle. Nous devons harmoniser les différentes initiatives et activités portant sur l’eau afin d’accroître leur impact sur les populations».
Selon elle, il s’agit aussi d’accélérer l’implémentation des engagements pris lors de réunions comme la dernière conférence sur l’eau, qui a engendré plus de 800 engagements volontaires. «Ce que les gens attendent, ce sont des résultats, pas des paroles».
Conférence en 2026
La prochaine conférence de l’ONU sur l’eau aura lieu en décembre 2026 aux Émirats arabes unis. Parmi les participants figureront gouvernements, agences onusiennes, ONG, secteur privé ou encore peuples autochtones.
La coopération, le multilatéralisme et les investissements seront certains des thèmes phares de cette rencontre, dont Retno Marsudi attend «des actions», notamment concernant l’implication du secteur privé.
«Impliquer le secteur privé est inévitable. La question est de savoir comment procéder pour que les gens adhèrent à notre discours selon lequel ces partenariats sont importants. Car ils craignent que cela n’implique une privatisation ou commercialisation. Nous devons les convaincre que ça n’est pas le cas», explique-t-elle.
«Nous avons des objectifs», ajoute Retno Marsudi. Parmi eux, le sixième Objectif de développement durable (ODD 6) de l’ONU qui vise à garantir l’accès à l’eau et à l’assainissement pour tous d’ici 2030.
«Il figure parmi les objectifs les plus en retard», regrette Retno Marsudi, qui avoue être «inquiète». S’il n’est pas atteint, alors les autres objectifs en pâtiront aussi, car l’eau est essentielle à leur réalisation, ajoute-t-elle. «Si nous parlons d’énergie, d’alimentation, de changement climatique, nous devons aussi penser à l’eau».
Multilatéralisme et eau
Le multilatéralisme est au point mort. Qu’il s’agisse de climat ou de pollution plastique, les États peinent à s’accorder sur des problèmes pourtant globaux. L’eau peut-elle fédérer?
«Plus la situation mondiale est incertaine, plus il faut souligner l’importance du multilatéralisme et de la coopération. Si vous demandez aux gens s’ils pensent pouvoir résoudre leurs problèmes seuls, la réponse sera assurément non», estime Retno Marsudi.
«L’eau n’est pas une affaire domestique, souligne encore la diplomate. D’une part parce que chacun en a besoin, mais aussi en raison des eaux transfrontalières. C’est un sujet sensible pour certains, mais le fait est que l’eau traverse les pays. Nous ne pouvons pas l’arrêter. Nous avons donc besoin de coopération.»
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Dans certains cas, l’eau est même source de tensions. C’est notamment le cas entre l’Égypte et l’Éthiopie, qui a construit un imposant barrage sur le Nil. Face à de telles situations, des accords internationaux sont-ils nécessaires?
«Cela existe, dans le cadre de la Commission économique pour l’Europe des Nations unies (UNECE), répond Retno Marsudi. La plupart de ses membres proviennent d’Europe, mais le secrétaire exécutif s’efforce d’attirer de plus en plus de pays, dans l’espoir que la question des eaux transfrontalières puisse être réglée pacifiquement».
Un an après
Une année après avoir pris ses fonctions, Retno Marsudi juge «très positives» les réponses à son engagement.
«Je suis heureuse de constater que des progrès sont réalisés, avec plus d’attention sur la question de l’eau, qui monte dans l’agenda politique. On observe aussi une volonté croissante de coordonner les initiatives et d’accélérer les engagements, affirme-t-elle. Mais bien sûr, face à l’ampleur des défis, ces progrès restent encore loin d’être suffisants. Nous devons donc accroître nos efforts».
Relu et vérifié par Virginie Mangin/sj
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