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Comment l’agriculture suisse entend jouer ses propres cartes

Le président de la Confédération Guy Parmelin examine un champ de maïs.
Le président de la Confédération est également ministre de l'Agriculture et agriculteur: Guy Parmelin inspecte un champ de maïs. Keystone / Alessandro Della Valle

Des décisions politiques majeures attendent l’agriculture suisse. La position des agriculteurs, qui ont de nombreux atouts en main, a rarement été aussi forte qu’aujourd’hui. Analyse.

Le président de la Confédération, Guy Parmelin, est vigneron de profession. Il souhaite mettre à profit son année présidentielle pour, selon ses termes, «réconcilier l’économie et la politique».

L’agriculture n’en a même pas besoin. Ces dernières années, le peuple suisse a systématiquement rejeté les initiatives agricoles qui exigeaient des règles plus strictes.

En 2021, il a rejeté deux initiatives visant à réduire l’utilisation des pesticides. En 2022, il a dit non à une initiative populaire visant à réduire l’élevage intensif et en 2024, il a dit non à une initiative visant à accroître la biodiversité.

Au vu de la situation sécuritaire imprévisible en Europe, la question de l’autosuffisance alimentaire, à l’abri des crises, revient elle aussi sur le devant de la scène. Un argument de plus pour les agriculteurs.

À l’heure actuelle, le soutien à l’agriculture est si important que même les Verts ne veulent plus s’exposer. Les parlementaires écologistes ne soutiennent même pas l’initiative sur l’alimentation: le texte, qui vise à réduire l’utilisation des pesticides ainsi que la production de viande, est vu comme voué à l’échec.

Sous la Coupole, l’agriculture a également le vent en poupe. Le Parlement fédéral compte 38 «parlementaires paysans», et un lobby parlementaire défend les intérêts de l’Union suisse des paysans. Un sixième du Parlement représente ainsi un secteur qui génère moins de 1% du produit intérieur brut. Aucun autre secteur économique n’est mieux représenté à Berne.

Le producteur laitier Martin Haab (à gauche) produit 800 000 litres de lait. Il préside l'Union des paysans zurichois et défend les positions de l'Union suisse des paysans. L'agriculteur bio Kilian Baumann (à droite) pratique l'agriculture, l'élevage bovin et produit des jus de fruits et des haricots. Il représente les petits agriculteurs suisses.
Le producteur laitier Martin Haab (à gauche) produit 800’000 litres de lait. Il préside l’Union des paysans zurichois et représente les positions de l’Union suisse des paysans. L’agriculteur biologique Kilian Baumann (à droite) pratique l’agriculture, l’élevage bovin et produit des jus de fruits et des haricots. Il représente les petits agriculteurs suisses. zvg

Bref, les agriculteurs suisses ont les atouts en main pour mener à bien leur politique. Et face aux enjeux majeurs – nouvelle stratégie agricole, nouveaux droits de douane et nouveaux accords internationaux – qui les attendent, c’est ce qu’ils ont l’intention de faire. Nous en avons discuté avec deux parlementaires agriculteurs de bords politiques différents: le conseiller national vert Kilian Baumann et le conseiller national de l’Union démocratique du centre (UDC / droite conservatrice) Martin Haab.

La politique agricole 2030

La «Politique agricole 2030+», l’orientation stratégique de l’ensemble du secteur, est aujourd’hui le sujet le plus important pour l’économie agricole. Le débat va bientôt commencer: en février, le Conseil fédéral mettra en consultation un premier document sur la manière dont il souhaite orienter l’agriculture à l’avenir.

Mais qu’est-ce qui doit changer exactement? Les grands objectifs sont déjà connus: la nouvelle politique agricole doit garantir la sécurité alimentaire de la Suisse et tenir compte de l’environnement. Mais pour les agriculteurs, deux autres objectifs, à savoir davantage de perspectives économiques et moins d’administration, sont prioritaires. Autrement dit, ils veulent plus d’argent et moins de contrôles.

La dernière réforme a en effet fait pleuvoir une avalanche de formulaires sur les exploitations agricoles, et avec eux de nombreux contrôles bureaucratiques.

«L’État a transformé les agriculteurs en exécutants. Ils doivent désormais redevenir des entrepreneurs», déclare Martin Haab. «Nous avons maintenant besoin d’une politique agricole qui fixe des objectifs plutôt que d’imposer des mesures», ajoute le représentant de l’UDC.

Kilian Baumann, lui, voit certains avantages dans le système actuel. «Les paiements directs sont liés à des prestations telles que le bien-être animal ou des normes environnementales élevées.» La Suisse poursuit ainsi une stratégie de qualité et produit toujours un peu mieux que l’étranger, estime-t-il. «Jusqu’à présent, cela a permis de justifier aisément auprès de la population les milliards investis.» La Confédération verse chaque année 2,8 milliards de francs, sous forme de paiements directs, aux exploitations agricoles.

Les deux conseillers nationaux saluent la volonté de l’Union suisse des paysans d’augmenter son chiffre d’affaires sur le marché suisse à l’avenir. Ils voient aussi un potentiel dans le raccourcissement des circuits de distribution des produits et dans une plus grande régionalisation.

Ils s’accordent également à dire que cela ne fonctionnera pas avec moins de paiements directs, même si l’esprit d’entreprise et le marché doivent occuper une place plus importante à l’avenir. Sans ces fonds fédéraux, plus de la moitié des quelque 45’000 exploitations agricoles du pays seraient aujourd’hui fermées.

La Suisse produit trop de lait : vaches dans un pâturage à Rothenburg, dans le canton de Lucerne.
La Suisse produit trop de lait: vaches dans un pâturage à Rothenburg, dans le canton de Lucerne. Keystone / Urs Flueeler

«Les paiements directs nous indemnisent pour le respect des normes minimales de notre Swissness: bien-être animal, normes de culture, protection de l’environnement», déclare Martin Haab. Mais, selon lui, l’aspect économique a été négligé. «Nous avons promu la biodiversité pendant 25 ans et avons accompli beaucoup de choses.» Il estime que désormais, cela suffit.

Pour Martin Haab comme pour l’Union suisse des paysans, une chose est claire: trop de préoccupations environnementales freinent la productivité. C’est particulièrement évident dans le cas des pesticides. Par souci de protéger les abeilles ou les cours d’eau, la Suisse n’autorise pas des produits efficaces, ou seulement à titre exceptionnel, avec des autorisations spéciales. Mais l’absence de ces produits phytosanitaires a récemment nui à la production de betteraves sucrières et de colza.

Or, ces deux cultures sont importantes pour la sécurité alimentaire de la Suisse. Le degré d’autosuffisance du pays se mesure en calories produites. Et ce sont précisément la betterave sucrière et le colza qui fournissent le plus d’énergie par mètre carré de surface cultivée.

«Il y a des problèmes avec ces plantes», confirme Martin Haab. Conséquence: le taux d’autosuffisance alimentaire de la Suisse est passé de 60 à 40% en 15 ans. Il omet toutefois de mentionner que la croissance démographique est également responsable de cette situation.

La Suisse produit des excédents de viande de porc : aperçu d'une porcherie dans le canton de Lucerne.
La Suisse produit des excédents de viande de porc: aperçu d’une porcherie dans le canton de Lucerne. Keystone / Urs Flueeler

Kilian Baumann, lui, souligne que l’agriculture suisse produit davantage de lait, de viande de porc et de vin que le marché intérieur ne peut en absorber. Certains secteurs connaissent donc déjà une surproduction due à des incitations politiques inappropriées. «Cela entraîne une baisse des prix à la production, des problèmes environnementaux et des coûts élevés pour la population. Il est absurde de réclamer aujourd’hui un retour à une production plus intensive.»

Droits de douane et libre-échange

La Suisse protège farouchement sa coûteuse production nationale contre les importations moins chères. «Notre système douanier est encore plus important pour l’agriculture suisse que les paiements directs», selon Martin Haab.

Or, le Conseil fédéral vient de négocier un accord douanier avec les États-Unis qui prévoit des contingents pour la viande de poulet et de bœuf. Un accord de libre-échange a également été conclu avec le Mercosur, lequel prévoit des importations de viande et de vin.

Quelle est l’influence de ces accords sur l’agriculture suisse? «Tant que nous pouvons contrôler le régime des importations par l’intermédiaire de l’organisation sectorielle Proviande, les contingents négociés ne pèseront pas sur l’agriculture suisse», répond Martin Haab.

Le conseiller national fait ici référence à une deuxième barrière douanière cachée, érigée par l’agriculture suisse derrière les barrières douanières étatiques; par l’intermédiaire d’organisations professionnelles liées à l’agriculture, le secteur agricole s’est depuis longtemps organisé de manière à ce que les commandes à l’étranger ne puissent être passées que lorsque la production nationale s’avère insuffisante. Souvent, les prix sont fixés de telle manière que les consommateurs paient à la caisse des prix suisses élevés pour des produits importés moins chers.

On peut donc s’attendre à ce qu’à l’avenir, seuls les produits qui ne font pas concurrence aux agriculteurs locaux et qui sont demandés par le marché puissent entrer en Suisse, et ce aux prix helvétiques.

Kilian Baumann reste toutefois sceptique. Selon lui, «les quantités exemptées de droits de douane exercent indirectement une pression sur la production locale». Il mentionne les prix promotionnels pratiqués par les grands distributeurs pour les morceaux de viande sud-américains de qualité supérieure, qui conduisent les consommateurs à avoir des attentes irréalistes en matière de prix. «Nous pourrions importer les produits souhaités depuis les pays voisins. Ce serait moins loin et plus facile à contrôler», estime-t-il.

Harmonisation avec l’UE

L’agriculture suisse est étroitement liée à l’agriculture européenne. Cela se manifeste non seulement au niveau des semences et des variétés, mais aussi, de manière de plus en plus pressante, au niveau des pesticides autorisés. Le Parlement débat actuellement pour savoir si la Suisse doit autoriser les produits phytosanitaires déjà autorisés dans des pays voisins de l’Union européenne, comme les Pays-Bas ou la Belgique.

Le Conseil national y est favorable. Il estime que cela permettrait à la Suisse de raccourcir ses propres procédures d’autorisation, très coûteuses. Les opposants critiquent le fait que cela ouvrirait la porte à des pesticides obsolètes et très nocifs pour l’environnement. La question doit encore être examinée par le Conseil des États.

«Nous devrions nous inspirer de l’UE non seulement pour les pesticides, mais aussi pour les nouvelles technologies de sélection, car la culture des plantes est une activité transnationale», estime Martin Haab. Il mentionne la possibilité de modifier les gènes à l’aide de ciseaux génétiques, ce qui est encore tabou en Suisse.

Kilian Baumann, qui plaide en faveur d’une agriculture durable, place également ses espoirs dans l’UE. «Les pays voisins font des progrès en matière de réduction des pesticides. Si l’agriculture suisse veut rester crédible, elle ne doit pas se laisser distancer par les normes européennes.»

La Suisse produit des excédents de vin : récolte de vin biologique au bord du lac Léman.
La Suisse produit des excédents de vin : récolte de vin biologique au bord du lac Léman. Keystone / Jean-Christophe Bott

L’accord alimentaire négocié avec l’UE fait partie des accords bilatéraux III. Aux yeux de Martin Haab, il est – comme tous les nouveaux accords avec l’UE, dont le texte final doit être soumis au Parlement au printemps – inacceptable. «Aujourd’hui, les normes respectives ne diffèrent peut-être pas de manière fondamentale. Mais à l’avenir, avec la reprise dynamique du droit communautaire, la Suisse n’aura plus son mot à dire.»

Kilian Baumann, lui, voit la coopération avec les pays voisins comme essentielle, ne serait-ce que parce que la Suisse, avec une consommation alimentaire actuellement riche en viande, dépend des importations de denrées alimentaires et d’aliments pour animaux en provenance des pays européens. «Mon objectif est que, lorsque nous affirmons que notre production est plus durable que celle d’autres pays, nous restions crédibles à l’avenir.»

Relu et vérifié par Samuel Jaberg, traduit de l’allemand par Albertine Bourget/kro

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