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2001 – Le temps, pourquoi et comment? Le fond de l’ère est frais

L’ère chrétienne, une invention qui date de 532 (détail d’une toile de Fra Angelico). Keystone

Les jours et les années relèvent de l´absolu. Les secondes, les minutes, les heures, les semaines, les mois, les siècles, du relatif. Avec les ères, nous abordons le domaine de l'arbitraire le plus total.

Un peu d’étymologie pour commencer. Le mot «ère» vient de aeris, génitif du mot latin aes, qui signifie «l’airain». C’est-à-dire le bronze. Et que vient donc faire cet alliage dans notre gymnastique temporelle?

A Rome, après un événement important, le grand prêtre chargé du calendrier enfonçait un clou d’airain dans le mur du temple. Que signifiait ce geste? Tout simplement que, suite à cet événement, une nouvelle série d’années commençait.

Par extension, une ère est donc le point de départ d’une chronologie, et la période historique correspondant à cette chronologie. Et pour toutes les ères, c’est la même chose: un grand prêtre, ou une autorité morale quelconque, qui plante un clou, et des générations qui succèdent à des générations en respectant ce clou.

On tenta à plusieurs reprises de fonder des ères sur l’origine de la Création. Au vu des connaissances actuelles, qui penchent pour un univers âgé de douze à quinze milliards d’années, un tel système de datation serait plutôt lourd.

Par chance pour nos prédécesseurs, Hubble n’était pas encore allé fouiller le cosmos, et les chiffres qu’ils avaient à manier étaient nettement moins copieux. Ainsi Jules Africain a calculé l’âge du monde par l’étude de la Bible. En 221, il a établi que le monde avait 5500 ans: c’est l’ère alexandrine.

Les Grecs se référaient aux cycles des olympiades, les premiers jeux historiques ayant eu lieu en 776 avant J.-C. C’est l’ère hellénistique. Et sous nos latitudes, nous avons longtemps vécu dans le cadre de l’ère de Rome, basée sur la fondation de la ville, en 753 avant J.-C., date légendaire ou pour le moins approximative. Puis l’ère chrétienne, dite également ère vulgaire, prit le relais. Rappel des faits…

Au cours des IIe et IIIe siècles de notre ère, les Chrétiens se font persécuter avec une belle constance, préférant souvent rassasier l’appétit des fauves ou se faire crucifier sur les croix dressées par les Romains plutôt que d’abjurer leur foi toute neuve. Malgré cela, la foi chrétienne progresse, et s’implante dans la plus grande partie de l’Empire.

En 313, sous le règne de Constantin le Grand, l’Edit de Milan instaure la liberté de culte. En 380, Théodose proclame la foi catholique obligatoire, puis, dans la foulée, interdit le culte «païen» dans tout l’Empire et sous toutes ses formes. Par conséquent, au 4e siècle et surtout au 5e, la religion chrétienne est déjà bien implantée.

Et pourtant, l’ère chrétienne n’existe pas encore. Lorsqu’on cite les années 313 ou 380, personne n’a conscience, à l’époque, de vivre ces années-là. C’est une évidence, mais en prendre réellement conscience permet de réaliser à quel point le choix de la date originelle d’une ère est un acte artificiel.

C’est un simple moine, Denys le Petit, qui, en 532, va «inventer» l’ère chrétienne. Il s’agissait pour lui de créer une «table» qui devait permettre de fixer la date du dimanche de Pâques. Mais son travail le mena bien plus loin, puisque c’est sur sa proposition que l’Eglise décida de compter les années à partir du 1er janvier qui suivait la naissance de Jésus.

Or, selon la conception de l’époque, Jésus était venu au monde le 25 décembre de l’an 753 de la fondation de Rome, date dont on sait aujourd’hui qu’elle est fausse. Quoi qu’il en soit, le 1er janvier 754 de l’an de Rome devint rétrospectivement le 1er janvier de l’an 1 de l’ère chrétienne.

Mais l’Europe ne se précipita pas, dès 532, sur sa nouvelle ère. L’Angleterre adopta cette façon de dater au 7e siècle. La France se mit à cette nouvelle chronologie vers le 8e siècle, l’Espagne au 14e, la Grèce au 15e. Encore plus amusant: au 9e siècle, la chancellerie du Pape ne s’y référait pas encore!

Pendant fort longtemps, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nos contrées vivaient l’ère chrétienne en l’ignorant.

Bernard Léchot

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