Au menu, le retour de la Bénichon
Chaque année en septembre-octobre, cette fête populaire d’origine religieuse attire les foules dans le canton de Fribourg.
Natifs et «touristes» se retrouvent en famille ou au restaurant pour partager un menu à rallonge aux saveurs particulières.
Cuchaule, moutarde de bénichon, bouilli, ragoût d’agneau aux raisins, poires à botzi, cochonnaille, gigot à l’ail, meringues, cuquettes, merveilles, bricelets, croquets, crejettes, cuisse-dames et autres «derbounêré» (pâtisseries au beurre).
Cette litanie gourmande de la Bénichon se détaille avec délectation chaque automne par les fins (et moins fins) becs des villes et des campagnes.
Les Fribourgeois d’ici et d’ailleurs et les touristes répondent à l’appel des papilles dans la ferme familiale ou les nombreux restaurants qui sont pris d’assaut. Mieux vaut réserver.
Chaque année, ils font le pèlerinage des villages de plaine le deuxième week-end de septembre et de ceux de montagne un mois plus tard. Histoire de déguster un menu dont l’ordonnance n’a pratiquement pas varié au fil des siècles, combinant les plats rustiques du terroir aux subtils effluves d’épices orientales, safran et cannelle en tête.
Un menu davantage conçu pour l’estomac des travailleurs agricoles du moyen-âge que pour celui des citadins du 21e siècle… C’est pourquoi le menu est souvent décliné avec une certaine liberté. Mais on n’échappe pas à la délicieuse cuchaule au safran tartinée de «moutarde» au poires à botzi.
Une fête familiale et religieuse
Aujourd’hui, la Bénichon se limite souvent à quelques stands, à une fête foraine pour les jeunes et à un pont de danse. Mais ce rendez-vous immémorial est une réunion familiale presque aussi importante que Noël et Pâques.
A Bösingen, Marie Bucheli, agricultrice à la retraite, se souvient: «J’ai eu neuf enfants et chaque année j’ai passé plusieurs jours à préparer le repas de Bénichon. Tous ceux qui le peuvent reviennent à la ferme familiale. On commence après la messe et on termine le soir. Le menu est toujours le même, mais c’est maintenant ma belle-fille qui le prépare.»
C’est aussi, à l’instar de la Saint-Martin dans d’autres régions, une sorte d’hommage rendu au lendemain des récoltes et de la «désalpe» des troupeaux qui redescendent en plaine à la fin de l’été. Une façon de célébrer la fin des travaux de la terre et d’aborder l’hiver avec des greniers pleins une fois la famille à nouveau réunie.
A l’origine, cette grande fête populaire est surtout religieuse, selon les explications de Denis Buchs, conservateur du Musée gruérien de Bulle: «‘Bénichon’ signifie ‘bénédiction’ en patois. Elle remonte aux fêtes patronales des paroisses catholiques du 15e siècle, prière et processions alternant avec ripailles.»
Un prétexte à tous les excès
«Si bien que, poursuit, Denis Buchs, avec le temps, c’est devenu prétexte à tous les excès. Pendant des siècles, c’était pour les villageois à peu près la seule occasion de danser. Chaque village, toutes régions comprises, célébrant son saint-patron, les fêtes se succédaient toute l’année.»
Et, cerise sur la cuquette, si on en redemande, on peut toujours, le dimanche suivant ou deux semaines plus tard, fêter le «Recrotzon», une sorte de répétition de la Bénichon.
«En effet, confirme Denis Buchs, autrefois, on avait tendance à répéter pratiquement toutes les fêtes. Et comme souvent on prolongeait le lundi, voire le mardi, cela faisait beaucoup de jours chômés sur l’année!»
D’où les bras de fer sans fin entre l’Eglise et les autorités politiques contre la population pour confiner la fête à des dates précises, soigneusement fixées à la fin des travaux. Au point qu’on a même tenté de la supprimer définitivement. Mais cette décision a provoqué de telles émeutes, qu’on est revenu en arrière.
C’est ainsi que les autorités y mirent bon ordre en 1747 en fixant un week-end pour la Bénichon de plaine et un pour celle de montagne. Mais on ne vint pas à bout si facilement des Singinois ou des armaillis de la Gruyère. Si bien que de nombreux districts ou communes ont réussi à passer à travers les mailles du filet.
Résultat: la première Bénichon de l’année a lieu à Broc à Carnaval (février-mars), et la dernière au 31 décembre à… Saint-Sylvestre. Avec des pointes au début de l’été (Saint-Jacques et Saint-Jean).
Un particularisme qui perdure
On relèvera que cette fête est célébrée partout et donc dans les deux régions linguistiques qui forment ce canton fait de l’histoire du catholicisme.
«Elle devait être plus répandue dans un passé lointain, estime Denis Buchs. Mais, avec la Réforme, qui a transformé le canton de Fribourg en une sorte d’îlot catholique au milieu de cantons protestants, elle s’est concentrée ici et s’est perdue ailleurs.»
Signe des temps, on va moins à l’église aujourd’hui, on va plutôt faire un tour de manège en famille, mais la tradition perdure… comme la crise de foie.
swissinfo, Isabelle Eichenberger
Signifiant «bénédiction» en patois, la Bénichon est une fête religieuse qui remonte aux fêtes patronales des paroisses catholiques du 15e siècle.
Depuis le 18e siècle, elle a lieu le 2e dimanche de septembre en plaine et le 2e d’octobre en montagne.
Mais de nombreux districts et communes font exception, comme St-Martin et St-Sylvestre.
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.