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Les racines païennes de la fête de Pâques

(swissinfo.ch)

Ce dimanche marque pour les chrétiens l'anniversaire de la résurrection de Jésus Christ. Mais pour la plupart des gens, Pâques est juste un week-end férié du début du printemps.

L'éminent théologien Othmar Keel explique à swissinfo pourquoi les gens ont de la peine à comprendre l'histoire de cette fête et rappelle que les grandes religions ont repris du paganisme bien plus que ce qu'elles admettent.

Professeur émérite d'études de l'Ancien Testament à l'Université de Fribourg, Othmar Keel est l'auteur de plus de 40 ouvrages et d'une encyclopédie historique de la Jérusalem biblique, publiée l'an dernier.

Ses recherches l'ont amené à s'intéresser aux liens culturels et historiques entre les religions monothéistes – Judaïsme, Christianisme et Islam – et les religions polythéistes qui les ont précédées.

swissinfo: Que signifie Pâques pour vous personnellement ?

Othmar Keel: Comme toutes les fêtes importantes, Pâques est une superposition de plusieurs «couches».

A l'origine, c'est une fête du printemps, ce qui touche plus ou moins tout le monde. L'hiver s'en va, les fleurs reviennent et il redevient agréable de se promener dehors. Ensuite, vous avez la couche juive, qui célèbre le départ d'Egypte, puis la couche chrétienne, qui se rapporte à la vie après la mort.

Pour moi, cela dépend un peu de mon humeur. Parfois, c'est la première couche qui est la plus importante, et parfois, ce sont les autres. Je vais généralement à la messe, puis je fais une longue promenade dans les bois l'après-midi. Je cultive les deux traditions: la chrétienne, qui inclut la juive, et celle que l'on pourrait nommer la païenne. Je pense que les deux sont importantes et pour moi, c'est une superposition relativement cohérente.

swissinfo: Les gens associent généralement Pâques aux œufs et aux lapins. Est-ce que nous sommes en train de revenir à une société païenne ?

O.K.: Nous sommes déjà païens. Le philosophe juif Baruch Spinoza l'a parfaitement exprimé: «Deus sive natura», «Dieu» est un autre mot pour «nature». Je pense que de nos jours, l'horizon ultime auquel se réfèrent nombre de gens, c'est la nature.

Pour les chrétiens croyants aussi, elle devient de plus en plus importante, même s'ils ne s'en rendent pas compte. La littérature pieuse est pleine d'arcs-en-ciel, des forêts, de rivières et d'autres références à la nature. Pour moi, cela fait partie des traditions judéo-chrétienne, et même musulmane: ces religions puisent leurs racines dans les polythéismes qui les ont précédés.

L'œuf est associé à la fête de Pâques depuis le Moyen-âge, époque où l'on était très strict sur le jeûne. Et à la fin du carême, l'Église bénissait toutes sortes de nourritures, dont les œufs. En Egypte, l'œuf a été un symbole de commencement depuis des temps immémoriaux, et bien sûr, le Christ est sorti de la tombe comme les poussins sortent de l'œuf. Ce symbole se rattache donc aux différentes couches de Pâques: la païenne et la judéo-chrétienne.

swissinfo: Pâques est la fête la plus importante du calendrier chrétien. Pourtant, hors de l'Église, bien peu de gens ont l'air de savoir ce que cette fête signifie...

O.K.: C'est que contrairement à Noël, Pâques est une fête complexe. A Noël, vous avez la naissance d'un enfant. C'est une expérience qui dit quelque chose à la plupart des gens. Mais qui a vécu une résurrection ?

Je crois que la raison est là. C'est difficile à croire parce que ce n'est pas une chose normale.

swissinfo: Mais n'est-ce pas justement à cet espoir d'une vie après la mort - représenté par Jésus - que les gens aimeraient s'accrocher ?

O.K.: Oui. Mais nous n'avons aucune garantie. Cela n'a un sens que si vous avez une relation très intime avec la croyance et avec Dieu. Il ne vous abandonnera pas à la mort sans vous laisser d'espoir.

A la base, croire en la résurrection, c'est croire que Dieu nous acceptera. Je pense que l'espoir d'être accepté est fondamental et que le fait d'être accepté est une condition du bonheur. Et être accepté par Dieu, c'est l'acceptation ultime.

swissinfo: Diriez-vous que nous négligeons nos traditions chrétiennes parce que nous avons peur d'offenser les minorités et les autres religions ?

O.K.: Non. Je pense plutôt que nous n'avons plus la foi. De nombreuses personnes n'investissent presque rien dans leur chrétienté. A quoi consacrent-ils leur temps et leur argent ? Voyager, faire l'expérience du monde, construire une belle maison... toutes sortes de choses bien terrestres.

Au Moyen-âge, on construisait des églises et des monastères, pour s'assurer la vie éternelle. Mais aujourd'hui, qui investit dans une église ou dans une chapelle, ou donne simplement un peu d'argent à un prêtre pour dire une messe ?

swissinfo: L'Islam progresse dans une Europe occidentale traditionnellement chrétienne. Jusqu'où doit aller la tolérance religieuse ?

O.K.: Certaines personnes disent «on n'a pas le droit de construire des églises à Riyad, pourquoi est-ce qu'on autoriserait les minarets en Suisse ?». Est-ce que nous voulons faire comme les Saoudiens ? Etre aussi intolérants ?

Normalement, un créateur aime ses créatures. Donc, si vous détestez certaines d'entre elles, vous n'êtes pas du côté de votre Dieu. Nous ne pouvons pas prescrire aux autres en qui et comment ils doivent croire. Les musulmans peuvent construire des minarets et leurs femmes peuvent couvrir leurs cheveux ou ne pas le faire, tant que cela ne blesse pas d'autres gens, cela ne me dérange pas.

swissinfo: En 50 ans d'études théologiques, vous vous êtes intéressé à de nombreux sujets, le plus récent étant la dimension féminine de Dieu. Sur quoi vous concentrez-vous en ce moment ?

O.K.: Je parle toujours de ce que je nomme l'œcuménisme vertical, en particulier le rapport étroit entre les religions païennes et les religions monothéistes. En y regardant de près, on voit que de nombreuses croyances du paganisme ont survécu dans les monothéismes. Il faut en être conscient, parce que dans notre société, beaucoup de gens croient en la nature. Et je crois qu'il est toujours important d'insister sur ce que nous avons en commun.

Dans le Christianisme et le Judaïsme, on a appris à faire cela et vous avez maintenant un œcuménisme judéo-chrétien, qui n'existait pas avant l'Holocauste.

Le grand problème des religions monothéistes, c'est de gérer leurs relations avec les païens, ou les naturalistes, ou... quelque soit le nom que vous leur donniez. D'un point de vue théologique, c'est cette question qui me préoccupe le plus.

Interview swissinfo: Morven McLean
(Traduction et adaptation de l'anglais: Marc-André Miserez)

Othmar Keel

Né le 6 décembre 1937 à Einsiedeln, il est marié, père de deux enfants et vit à Fribourg.

Othmar Keel a étudié la théologie, l'histoire religieuse, l'égyptologie et les arts orientaux anciens à Zurich, Fribourg, Rome, Jérusalem et Chicago.

De 1967 à 2002, il a enseigné les études de l'ancien Testament à la Faculté de théologie de l'Université de Fribourg, dont il est aujourd'hui professeur émérite. Il y a également fondé le Musée Bible + Orient.

Auteur de plus de 40 ouvrages, il a gagné en 2005 le Prix Benoist, considéré comme le «Nobel suisse» pour ses travaux orientés vers une meilleure compréhension du contexte historique et culturel de l'Ancien Testament.

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