Disputes et provocations fissurent la collégialité
L'attaque publique de Pascal Couchepin contre Christoph Blocher montre que quelque chose ne marche pas au gouvernement, selon le spécialiste des médias Roger Blum.
Jamais un ministre n’avait été critiqué de manière aussi virulente par un autre membre du collège que ce week-end. Le président de la Confédération Joseph Deiss appelle au calme.
Lundi, le président de la Confédération Joseph Deiss a tenté de remettre un peu d’ordre. «Il n’est pas question pour des membres du gouvernement de se lancer dans des disputes publiques».
Joseph Deiss a reconnu la nécessité de mener un débat sur les limites de la démocratie directe, sur la position des minorités ou sur le rôle du Parlement et du Conseil fédéral (gouvernement).
Mais il estime que le moment était particulièrement mal choisi car le Conseil fédéral venait, vendredi, de faire preuve de sa volonté d’agir en fixant le dispositif pour la campagne en vue des bilatérales bis.
Les partis gouvernementaux ont également réagi lundi. Déçus, les radicaux estiment toutefois qu’il est trop tôt pour conclure à l’échec de l’«expérience Blocher». Pour les socialistes, cette critique vient trop tard. Quant aux démocrates-chrétiens, ils la jugent déplacée.
Blocher agit en chef de parti
«Christoph Blocher veut en premier lieu mettre en oeuvre la politique de son parti», a déclaré Roger Blum dans une interview publiée lundi dans la Basler Zeitung.
Le fait qu’un conseiller fédéral agisse indirectement en chef de parti est une nouveauté, selon ce professeur de science des médias, qui considère qu’on abuse ainsi du gouvernement.
Christoph Blocher essaie de faire de l’exécutif un «petit Parlement» où chacun campe sur ses positions, ajoute Roger Blum. «Cela ne correspond pas au sens et à la vocation d’une autorité collégiale.»
«Un danger pour la démocratie»
Dimanche, le ministre Pascal Couchepin a vivement critiqué l’attitude de son collègue Christoph Blocher. S’exprimant dans la presse dominicale, il a jugé dangereux pour la démocratie le penchant de Christoph Blocher à mythifier le peuple.
Le subtil système politique suisse veut que personne ne joue un rôle «providentiel», rappelle-t-il.
La volonté populaire l’emporte certes au final, mais avec une «nuance de taille qui semble échapper à M. Blocher: nous ne sommes pas dans une démocratie plébiscitaire où seule la masse compte comme dans les régimes populistes».
Une critique partagée par le spécialiste des médias. Pour Roger Blum, tout le monde respecte le souverain, mais on ne doit pas laisser jouer la volonté populaire de manière illimitée, car cela risque de conduire à une démocratie totalitaire.
«Reproches injustifiés»
Christoph Blocher n’a pas voulu réagir aux reproches de Pascal Couchepin. En revanche, Ueli Maurer, président de l’Union démocratique du centre (UDC, droite dure) l’a fait dimanche soir dans le journal de la télévision suisse alémanique.
Christoph Blocher est «l’un des conseillers fédéraux, qui place la démocratie au-dessus de tout», a déclaré Ueli Maurer. Ceci est aussi valable pour l’UDC, a-t-il ajouté. Selon lui, les reproches de Pascal Couchepin ne sont pas fondés.
La perspective de Schengen
En toile de fonds de ces disputes: les prochaines votations sur les accords de Schengen et la libre circulation.
Le président de l’UDC assure que Christoph Blocher fera son travail. Mais il précise: «Toute la Suisse sait que M. Blocher est opposé à Schengen et qu’il le restera».
Si le Conseil fédéral (gouvernement) le contraint à faire du théâtre et à démontrer les avantages de Schengen, ajoute Ueli Maurer, le Conseil fédéral ne gagnera pas en crédibilité.
Pour sa part, Pascal Couchepin part du principe que chacun s’engagera dans la campagne avec son «charisme et sa loyauté propres».
Le gouvernement a été élu pour quatre ans, «il faut donc bien travailler ensemble pour quatre ans, sauf démission…», conclut le conseiller fédéral.
Blocher sort de son silence
Sortant pour la première fois de sa réserve depuis le début de cette crise, Christoph Blocher a réagi mardi par un communiqué.
«Le temps est arrivé d’approfondir notre appréciation du terme de souveraineté», écrit le ministre de la justice. Selon lui, il devrait résulter du débat actuel «une définition claire et transparente des rôles du Parlement et du Conseil fédéral en tant que représentants du peuple».
Et d’estimer qu’«une explication entre tous les acteurs de la démocratie s’avère urgente pour garantir le bon fonctionnement des institutions».
Une position qui laisse perplexes socialistes et démocrates-chrétiens. «Les rôles de chacun sont déterminés dans la constitution fédérale, révisée et approuvée par le peuple en 1999», rappellent les deux partis.
Pour eux, le véritable problème aujourd’hui n’est pas le fonctionnement des institutions politiques, mais la manière d’agir de l’UDC.
swissinfo et les agences
Bientôt le divorce? Depuis des jours, la presse ne parle que de la crise qui frappe le gouvernement.
Dimanche encore, Pascal Couchepin a critiqué publiquement son collègue Christoph Blocher.
Et le conseiller fédéral UDC n’est pas le seul à perturber l’harmonie au sein du collège. Cet été, Pascal Couchepin et Micheline Calmy-Rey s’étaient disputés dans le cadre du Festival du film de Locarno.
La semaine dernière, Joseph Deiss et Micheline Calmy-Rey ont eu un désaccord autour de l’entrée de l’Allemagne au Conseil de sécurité des Nations unies.
Le gouvernement élu en décembre dernier semble avoir bien du mal à trouver une manière de fonctionner.
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