La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

MSF au Soudan: «L’accès aux populations dans le besoin est fortement restreint»

Des Soudanais déplacés à l'intérieur du pays transportent de l'eau dans le camp d'Al Heshan, aux abords de Port-Soudan, le 15 avril 2026.
Des Soudanais déplacés à l'intérieur du pays transportent de l'eau dans le camp d'Al Heshan, aux abords de Port-Soudan, le 15 avril 2026. Copyright 2026 The Associated Press. All Rights Reserved

Chef de mission au Soudan pour Médecins sans frontières Suisse, Mohamed Ahmed évoque les difficultés auxquelles ses équipes font face dans un conflit où les humanitaires sont pris pour cible et soumis à une pression croissante. Rencontre à Genève.

Mohamed Ahmed, chef de mission au Soudan pour Médecins sans frontières (MSF) Suisse.
Mohamed Ahmed, chef de mission au Soudan pour Médecins sans frontières (MSF) Suisse. SWI swissinfo.ch / Dorian Burkhalter

«Aucun mot ne saurait décrire ce dont nous sommes témoins, les souffrances que nous voyons», soupire Mohamed Ahmed, chef de mission au Soudan pour Médecins sans frontières (MSF) Suisse. Rencontré lors de son récent passage au siège de l’organisation, à Genève, il ajoute: «Ce sont malheureusement toujours les plus vulnérables – les femmes, les enfants et les personnes âgées – qui font les frais de ce conflit».

Le Soudan est plongé depuis plus de trois ans dans une terrible guerre civile opposant les Forces armées soudanaises aux paramilitaires des Forces de soutien rapides. Bien moins médiatisé que d’autres guerres, le conflit soudanais a pourtant provoqué la plus grande crise humanitaire actuelle dans le monde. Quelque 15 millions de personnesLien externe ont fui leur domicile, dont plus de 11 millions déplacés à l’intérieur du pays.

Famine, épidémies, accès aux soins entravé: les besoins humanitaires sont énormes au Soudan et dans les camps de réfugiés des pays voisins, dont le Tchad, où les conditions de vie sont «déplorables», souligne le responsable. Mais l’intensité des combats, les restrictions administratives et le manque de financements compliquent toujours davantage l’acheminement de l’aide. «C’est le genre de mission où j’ai une liste de priorités pour ma liste de priorités», résume-t-il.

>> À lire aussi, notre article pour comprendre les crises alimentaires dans le monde:

Plus

Les travailleurs humanitaires sont pris pour cible

Les combats au Soudan n’épargnent pas les humanitaires. «On constate une recrudescence des attaques contre le système de santé et les travailleurs humanitaires», regrette Mohamed Ahmed, pourtant habitué aux contextes difficiles après avoir notamment travaillé au Yémen.

Le 20 mars, des drones de l’armée soudanaise ont frappé l’hôpital d’El-Daein, capitale du Darfour oriental, faisant 70 morts, dont 15 enfants, selon MSFLien externe. Deux semaines plus tard, le 2 avril, les Forces de soutien rapide ont à leur tour visé l’hôpital d’Al-Jabalain, dans le Nil Blanc, tuant sept membres du personnel.

«Ce ne sont que quelques exemples où des professionnels de santé et des travailleurs humanitaires ont été délibérément pris pour cible», précise Mohamed Ahmed, qui dénonce des «violations flagrantes» du droit international humanitaire s’inscrivant dans un contexte d’impunité.

L’an dernier, lors du siège d’El-Fasher par les Forces de soutien rapide, MSF n’a eu d’autre choix que de quitter le camp de Zamzam, proche de la capitale du Darfour du Nord.

Contenu externe

«C’est une décision difficile à prendre pour tout humanitaire, et encore plus pour un chef de mission», confie Mohamed Ahmed, qui évoque les «lourdes conséquences et dilemmes éthiques et moraux» accompagnant de tels choix.

Réputée pour intervenir dans certaines des zones les plus dangereuses au monde, l’organisation compte généralement parmi les dernières à rester sur place. «Oui, nous travaillons dans des contextes extrêmement difficiles, reconnaît le responsable. Mais nous avons aussi des limites. Lorsqu’un hôpital est attaqué et que l’on perd ses patients et son personnel, c’est un signe que nous n’arrivons plus à les protéger. Il faut alors savoir s’arrêter pour ne pas aggraver la situation.»

Médecins sans frontières est présent dans 9 des 18 États du Soudan, où l’organisation apporte une aide médicale d’urgence, lutte contre les épidémies, fournit des soins maternels et pédiatriques, ainsi que de la nourriture, de l’eau potable et des services d’assainissement. Avec 1750 employés soudanais et 250 collaborateurs internationaux, MSF gère deux hôpitaux et deux cliniques, et apporte son soutien à 13 hôpitaux, 17 centres de soins de base, ainsi qu’à plusieurs cliniques et unités mobiles.

D’autres organisations humanitaires dont des agences de l’ONU, le CICR et d’autres ONG sont actives au Soudan et dans les pays voisins.

Source: MSF, avril 2026Lien externe

Les ONG font face à des obstacles bureaucratiques

Au Soudan, les organisations humanitaires doivent aussi composer avec des contraintes administratives. MSF dépend ainsi de la Commission soudanaise d’aide humanitaire, un organe gouvernemental, pour l’obtention de visas et d’autorisations pour ses déplacements et l’importation de matériel médical.

«Contrairement à d’autres contextes, on ne peut pas simplement monter dans une voiture et partir sauver des vies. Il faut d’abord franchir une série d’obstacles administratifs, détaille Mohamed Ahmed. L’accès aux populations dans le besoin est fortement restreint».

Malgré le dialogue entretenu avec les parties au conflit, MSF ne peut aujourd’hui acheminer son aide à travers les lignes de front. Selon le gouvernement, il s’agit de protéger le personnel humanitaire, mais le chef de mission y voit une autre raison: «Nous sommes aussi sur place pour témoigner des atrocités commises, diffuser des informations et parler au nom des civils qui ne peuvent pas le faire eux-mêmes.»

MSF a notamment publié en mars un rapport documentant les violences sexuellesLien externe que les femmes subissent au Soudan.

Comme d’autres ONG humanitaires, MSF avance sur une ligne de crête entre volonté de dénoncer les violations du droit international et risque de perdre l’accès aux populations. «Nous ne transigeons pas sur nos principes et faisons entendre notre voix quand nous l’estimons nécessaire», souligne Mohamed Ahmed.

La crise du financement humanitaire complique les opérations

Le secteur humanitaire traverse une profonde crise de financement provoquée par les coupes budgétaires de plusieurs pays, dont les États-Unis, premier bailleur de fonds historique qui a fortement réduit ses contributions l’an dernier. MSF, qui dépend principalement de dons privés, subit indirectement les conséquences de la disparition de programmes sur le terrain.

«Nous ne sommes pas les seuls, mais la situation devient de plus en plus difficile, indique Mohamed Ahmed. Nos équipes font face à une pression énorme pour en faire toujours davantage, ce qui implique aussi des risques.»

>> À lire aussi, notre analyse de la crise que traverse le secteur humanitaire:

Plus

Dans les régions où peu d’acteurs humanitaires restent présents, MSF a élargi son action au-delà des soins médicaux. C’est notamment le cas à Tawila, au Darfour du Nord, zone de transit pour les personnes déplacées, où l’organisation assure également un soutien nutritionnel, la distribution d’eau et la mise en place d’installations sanitaires. La population déplacée y est estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes, selon les ONG.

L’an dernier, les plans de réponse humanitaire coordonnés par l’ONU pour le Soudan et ses pays voisins étaient financés à 40% et 18%Lien externe des besoins respectivement.

«Les coupes budgétaires ont des conséquences très concrètes. C’est par exemple une enfant qui ne peut pas bénéficier d’un traitement contre la malnutrition, que l’on doit amener jusqu’à notre hôpital et qui ne survit pas, car elle est arrivée trop tard», illustre-t-il. Et d’ajouter: «Plus de 60% de la population soudanaise dépend de l’aide humanitaire. Si ce filet de sécurité disparaît, alors ces personnes risquent de se retrouver face à la mort».

Texte relu et vérifié par Virginie Mangin/sj

Plus
Genève Internationale

Plus

Genève internationale

Genève Internationale

La Genève internationale est un monde en soi. Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir le guide parfait.

lire plus Genève Internationale

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision