Même sans «Dame de fer», le thatchérisme se porte bien
Incarnation du néo-libéralisme triomphant, l’ancienne premier ministre britannique est saluée en tant que telle par la presse suisse. Peu de complaisance dans les commentaires après la mort de cette championne d’une «révolution conservatrice» dont les ravages se font encore largement sentir.
«Not my cup of tea», titre l’éditorialiste de L’Express / L’Impartial, résumant assez bien les sentiments que l’héritage de «cette fille d’épicier devenue avocate puis Dame de fer, pourfendeuse de grévistes, tueuse de syndicats, atlantiste avérée et eurosceptique acrimonieuse, quémandant ‘my money back’» inspire aux commentateurs de la presse suisse.
«Le thatchérisme, poursuit le quotidien neuchâtelois, n’était rien d’autre que l’intrusion en Europe du virus de l’ultra-libéralisme de Milton Friedman, de l’école de Chicago et des ‘Reaganomics’. Dérégulation, coupes budgétaires, privatisations, baisses d’impôts, c’est avec ces remèdes de cheval administrés sans anesthésie que Maggie a fait crever ce vieil Etat-Providence honni des néo-conservateurs».
«Personne n’a divisé la société britannique comme Margaret Thatcher, enchaîne la Südostschweiz. Elle porte la responsabilité de la destruction des syndicats et de la ruine du secteur public, dont au premier rang le Service national de la Santé, aujourd’hui connu pour ses temps d’attente interminables, même pour des opérations vitales».
L’Express / L’Impartial
Dérégulation, coupes budgétaires, privatisations, baisses d’impôts, c’est avec ces remèdes de cheval administrés sans anesthésie que Maggie a fait crever le vieil Etat-Providence
Miracle thatchérien?
Après onze ans de thatchérisme, renchérit La Tribune de Genève, «les services publics sont à terre et des pans entiers de l’industrie sont détruits. Le chômage et la précarité se développent… Mais peu importe, la croissance est de retour et la City rayonne. C’est le miracle thatchérien, la ‘magie Maggie’. ‘Des riches plus riches feront des pauvres moins pauvres’, claironnait-elle à la Chambre des communes, face aux travaillistes».
Vraiment? Certes, «son néo-libéralisme pur et dur contribuera à assainir l’économie et à ériger la City londonienne en première place financière d’Europe, admet La Liberté de Fribourg. Mais au prix de quelle casse sociale! Un chiffre, un seul: sous Margaret Thatcher, la proportion des familles vivant en dessous du seuil de pauvreté est passée de 8 à 22%».
Des chiffres, l’Aargauer Zeitung en donne deux autres. «Un de ses premiers gestes de pouvoir aura été de baisser le taux de l’impôt pour les plus riches de 83 à 60%, tandis que parallèlement, elle augmentait celui de la TVA de 8 à 15%».
Autoritaire
Quelque chose à redire? «Cette redistribution vers le haut, elle en avait décidé sans consultation préalable de son cabinet, rappelle le quotidien argovien. Car Thatcher, c’est aussi un style de commandement autoritaire. Lorsqu’elle n’aimait pas un collègue, elle n’hésitait pas à le brusquer, voire à l’évincer».
«Même l’espoir qu’elle puisse, en tant que première femme à la tête d’un grand pays occidental, faire souffler un vent de féminisme sur la politique a été déçu», note encore la Südostschweiz. Son complice, le cow-boy Ronald Reagan la nommait d’ailleurs «le meilleur homme d’Angleterre».
«C’est peu dire que le consensus n’était pas sa ‘cup of tea’, rappelle La Liberté. Son intransigeance l’amènera à laisser mourir de faim dix grévistes de l’Armée républicaine irlandaise (IRA). Elle prônait avec force des valeurs louables: travail, ordre, responsabilité individuelle. Ce credo favorisa le triomphe d’une autre valeur, celle de l’argent-roi: un legs durable de la ‘révolution conservatrice’».
Die Südostschweiz
Même l’espoir qu’elle puisse, en tant que première femme à la tête d’un grand pays occidental, faire souffler un vent de féminisme sur la politique a été déçu
Argent-roi, pays en ruine
Car loin de disparaître avec celle qui l’a initié, le thatchérisme est plus vivant que jamais, fait remarquer l’Aargauer Zeitung: «hier, les politiciens de tous bords ont loué son action. Et ce n’est pas uniquement à cause de la jolie règle qui veut que l’on ne dise que du bien des disparus. Les successeurs de Thatcher ont repris le plus clair de son héritage. Et pas seulement les conservateurs. Les premiers ministres travaillistes, Tony Blair et Gordon Brown, ont mené une politique économique à peine différente de la sienne».
Une politique à laquelle le Bund, un peu à contre-courant des autres titres, trouve quand même des vertus. Pour le quotidien bernois, «les recettes appliquées par Margaret Thatcher, notamment en bridant des syndicats tout-puissants, étaient souvent justes». Mais, constate le quotidien bernois, «leur succès est resté limité: l’industrie britannique, autrefois fière de ses fleurons dans le textile, l’automobile, la construction navale, l’acier et les autres, a aujourd’hui largement disparu».
Constat sans appel, énoncé de manière plus crue encore dans L’Express / L’Impartial: «Aujourd’hui on se plaît à peindre l’Angleterre comme un nouvel eldorado pour jeunes traders en mal d’opportunités ou oligarques en exil. C’est pour mieux oublier la décohésion sociale, la paupérisation galopante montrée seulement par un certain cinéma anglais, les services publics à l’abandon, les sociétés privatisées qui rémunèrent l’actionnaire et pressurent l’usager, les trains qui déraillent sur des réseaux en déshérence…»
Décédée lundi matin 8 avril d’une crise cardiaque à l’âge de 87 ans, Margaret Thatcher avait conduit le parti conservateur britannique à la victoire en mai 1979, puis occupé le poste de premier ministre jusqu’en 1990.
Le Premier ministre conservateur David Cameron a rendu l’hommage le plus appuyé à son illustre prédécesseur en estimant qu’elle avait «sauvé le pays». John Major, qui avait succédé à Mme Thatcher après sa démission en 1990, a rendu hommage à son «courage et sa détermination en politique et son humanité et sa générosité d’esprit en privé». Le travailliste Tony Blair a également vu en elle «une figure politique majeure», qui sera «amèrement regrettée».
Devant la maison de la Dame de Fer à Londres, des fleurs déposées par des admirateurs s’amoncelaient. «Vous avez fait de la Grande-Bretagne ce qu’elle est devenue», était-il écrit sur une carte, saluant le «plus grand dirigeant britannique».
Mais tout le monde dans le royaume ne pleure pas la mort de celle qui «restera toujours une figure controversée», selon les termes de l’actuel leader de l’opposition travailliste Ed Miliband.
«Je compatis, comme pour la mort de n’importe quelle personne. Elle, en revanche, n’a montré aucune empathie pour les victimes de sa politique dure et sans pitié», a réagi Peter Tatchell, militant des droits de l’homme. Fustigeant ses positions ultra-libérales, il a estimé qu’elle avait «initié la politique qui a mené à la crise économique actuelle».
Du côté des syndicats de mineurs, ennemis jurés de Mme Thatcher qui avait écrasé la grande grève de 1984-1985, l’heure était carrément aux réjouissances. «Bon débarras», a lancé le syndicat dans un communiqué. «Margaret Hilda Thatcher est partie mais les dommages causés par sa politique fatale persistent malheureusement».
En Irlande du Nord, le président du parti républicain irlandais Sinn Fein, Gerry Adams, a également eu des mots durs à l’égard de celle qui avait fait preuve d’une intransigeance absolue à l’égard de son mouvement. «On se souviendra particulièrement de Margaret Thatcher pour son rôle honteux lors des grèves de la faim héroïques de 1980 et 81 (de prisonniers républicains irlandais)», a-t-il dit.
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