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Que savons-nous vraiment de ces variants qui font peur?

Préparation d'un échantillon d'ARN pour les tests PCR visant à détecter les mutations des coronavirus. Keystone / Pablo Gianinazzi

Devons-nous avoir peur des variants du virus? Les vaccins actuels sont-ils assez efficaces? Le point de vue d’Emma Hodcroft, épidémiologiste génomique à l’Institut de médecine sociale et préventive de l’Université de Berne.

Ce contenu a été publié le 05 février 2021 - 14:54

Les variants du Covid-19 soulèvent de l’inquiétude dans le monde scientifique et parmi les gouvernants. À juste titre, selon l’épidémiologiste anglo-américaine Emma Hodcroft. Elle explique pourquoi il est si important de maintenir un faible taux du nombre d’infections pour mieux contenir la propagation des variants. Quand bien même les mutations font intégralement partie de l’évolution des virus, celles-ci ne génèrent que rarement des variants plus dangereux. «Mais il ne faut pas sous-estimer la leçon de ces derniers mois. Même si les risques d’un tel scénario sont minces, tout demeure possible», prévient-elle dans une interview accordée à swissinfo.ch.

swissinfo.ch: Reprenons les données de base. Que savons-nous et qu’ignorons-nous de ces mutations?

Emma Hodcroft: Primo, le monde scientifique concentre actuellement son attention sur trois variants principaux. Un quatrième fait déjà parler de lui dans les médias, mais les experts méconnaissent son degré de contagiosité. Ces variants ont émergé en Grande-Bretagne et en Afrique du Sud, et deux au Brésil. Repéré outre-Manche, le premier qui est apparu – appelé 501Y.V1 ou B.1.1.7 – se propage dans la plupart des pays européens, selon nos données. Ce variant est préoccupant, parce que plus contagieux et plus compliqué à contenir que le SRAS-CoV-2 qui circulait jusqu’à présent. Pourtant, rien n’indique clairement qu’il soit plus dangereux ou plus létal. Mais si plus de personnes tombent malades, le risque d’une congestion des systèmes de santé s’accroît aussi, comme c’est le cas en Grande-Bretagne.

Nous possédons en revanche moins d’informations sur les autres variants. Bien que proche du variant britannique, celui d’Afrique du Sud apporte une mutation supplémentaire qui préoccupe les scientifiques. Les deux variants en circulation au Brésil ont les mêmes caractéristiques. Plusieurs études avancent l’idée que ce variant est transmissible plus rapidement, mais les données manquent pour l’affirmer avec certitude. Plus alarmant est le fait que cette mutation supplémentaire entraînerait le virus à réinfecter des personnes qui ont déjà contracté la première forme du Covid. L’efficacité des vaccins pourrait en être affectée. Mais selon de récentes données de la société Moderna, la réponse vaccinale serait encore suffisamment adaptée.

Emma Hodcroft. Oliver Hochstrasser

Ces mutations pourraient avoir un effet sur les vaccins?

Même si les vaccins s’avéraient moins efficients, ils continueraient d’apporter une réponse immunitaire. Nous ne serions pas dans la situation où ils seraient inutiles. Mais leur efficacité peut chuter à 85-90% contre 95% aujourd’hui. Une mauvaise nouvelle certes, mais les vaccins pourraient continuer d’avoir un fort impact. Évitons de penser qu’ils sont inefficaces si les mutations affaiblissent leur portée.

L’expérience avec d’autres agents pathogènes montre que la réponse immunitaire obtenue par les vaccins est meilleure que la réponse générée naturellement (immunité de groupe). Notre corps apprend à mieux se défendre avec eux. Il est aussi possible que cette mutation n’altère en rien la force des vaccins, ou faiblement seulement. Ce qui a priori est le cas selon les études de Moderna.

Ces mutations vous inquiètent-elles?

Scientifiquement parlant, l’évolution du virus est tout à fait normale. Il n’y a rien d’étonnant. Mais à chaque fois qu’il se dédouble, il est possible qu’une erreur se glisse et génère une mutation. Mais plus nous acceptons la présence d’un nombre élevé de cas de contamination avec plusieurs virus en circulation, plus nous nous exposons à une mutation que nous ne souhaiterions pas voir venir. Nous ne pouvons exclure cette hypothèse à moins d’éradiquer le virus de la surface du globe.

Mais au moins pouvons-nous réduire le risque en nous assurant que le virus aura moins accès à des situations inhabituelles ou à des personnes vulnérables du point de vue de leurs systèmes immunitaires. Là où le virus trouve son terrain de jeu favori. Nous ne pouvons pas sous-estimer les leçons des derniers mois. Plus nous offrons des possibilités au virus et plus nous risquons une mauvaise passe. Car ce dernier évolue constamment. Si la majorité des mutations restent inoffensives, il est dans notre intérêt de maintenir le nombre de contaminations le plus bas possible.

Sommes-nous certains que ces variants proviennent de Grande-Bretagne, du Brésil ou d’Afrique du Sud, comme l’indiquent leurs appellations? Comment les scientifiques étudient-ils les origines de ces mutations?

Difficile de faire l’impasse sur ces données géographiques pour les identifier, car ces appellations sont communément reprises aujourd’hui dans les médias. Nous évitons pourtant cette catégorisation dans le monde scientifique pour éviter aussi de jeter l’opprobre sur tel ou tel pays. De plus, elles ne sont pas forcément appropriées pour désigner le lieu d’origine des mutations. Il faut rester prudent. L’endroit où se propage la mutation n’est pas toujours celui d’où elle provient.

Le nombre de cas pourrait-il exploser en Suisse à l’instar de ce que subit la Grande-Bretagne? Des mesures sanitaires plus strictes sont-elles nécessaires?

Le variant britannique circule déjà en Suisse et nous devons nous préparer à une détérioration de la situation. C’est pourquoi il est très important de réduire le nombre d’infections pour infléchir cette tendance. Une stratégie dont nous ne pouvons que bénéficier puisque nous arriverons par ce biais à casser la propagation. Même si nous n’arrivons pas à le contenir complètement, nous réduirons au moins le nombre de cas et le système de santé ne sera pas surchargé. Il pourra réagir si la situation dégénère. Personne ne souhaite voir des files d’attente d’ambulances devant les hôpitaux comme en Grande-Bretagne.

Dernier jour de shopping à Zurich, avant la nouvelle mesure de fermeture qui a débuté le lundi 18 janvier. Keystone / Alexandra Wey

Que dire aux personnes opposées aux vaccins ou qui en ont peur?

Partant du principe qu’il faut normalement entre cinq à dix ans avant qu’un vaccin soit disponible sur le marché, beaucoup émettent en effet des doutes sur les vaccins actuels en raison de la rapidité avec laquelle ils ont pu être développés. Je précise que parmi les vaccins approuvés jusqu’ici, un certain nombre avaient déjà été développés par le passé pour combattre d’autres virus, et notamment d’autres coronavirus. Nous ne partions donc pas de zéro. Les techniques existaient déjà.

Deuxièmement, ce ne sont pas les recherches scientifiques qui rallongent le temps de développement d’un vaccin, mais la bureaucratie qui entoure le processus. Les scientifiques passent une bonne partie de leur temps à chercher des financements, à noircir des rapports, à convaincre des volontaires de se faire inoculer le vaccin. Un cheminement long et difficile. La pandémie actuelle a permis d’enjamber tous ces écueils. Les gouvernements ont fourni de l’argent et des infrastructures en un temps record et beaucoup de personnes se sont portées volontaires pour tester les vaccins. La science n’a pas été plus rapide… mais la bureaucratie oui. La science a tout à gagner à faire coopérer l’ensemble de ces différents groupes d’intérêt.

Mais une partie de la population craint par ailleurs les effets secondaires sur le long terme. Je précise que les vaccins restent dans le corps le temps d’apprendre au système immunitaire à se défendre contre le virus. Puis les effets disparaissent.

Que devons-nous retenir comme leçons de cette pandémie?

Elle met surtout en lumière notre manque de connaissances sur les virus. La recherche s’est focalisée sur le virus de la grippe et le VIH. Mais l’importance des coronavirus ou autres a été sous-estimée. Des milliers de virus existent déjà, mais nous ignorons la date de la prochaine pandémie. Il est souhaitable que celle que nous vivons contribue à une prise de conscience de l’importance de ces recherches.

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