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Turquie: Erdogan plus que jamais au sommet des pouvoirs

Keystone-SDA

Dix ans après la tentative de coup d'Etat du 15 juillet 2016 qui visait à le renverser, Recep Tayyip Erdogan est plus que jamais aux commandes de la Turquie et continue de vitrifier toute forme de critique.

(Keystone-ATS) A peine ébranlé par le dernier coup militaire en date dans l’histoire moderne de la Turquie, le chef de l’Etat a su utiliser l’émotion du pays en sa faveur et concentre aujourd’hui tous les pouvoirs, estiment les analystes.

«Le 15 juillet a constitué un tournant pour la Turquie. Mais Erdogan avait déjà fait la preuve de sa tendance autoritaire auparavant. Le coup a accéléré le passage d’un régime parlementaire a un régime hyper présidentiel», résume le politiste Ahmet Insel, qui rappelle les deux ans d’état d’urgence proclamés dans la foulée.

«Aujourd’hui, l’Etat de droit a tout simplement disparu : il n’est plus l’arbitre ultime et on ne cherche même plus vraiment à le présenter comme tel. Pour moi, ça remonte au coup d’État» estime Gareth Jenkins, spécialiste de la Turquie affilié au centre de recherches ISDP, à Stockholm.

Redoutable animal politique, M. Erdogan l’avait d’ailleurs prédit dès le lendemain lors d’une conférence de presse, en qualifiant l’épisode de «don de dieu», qui allait lui permettre de façonner la «nouvelle Turquie» à sa guise.

Il en a depuis tiré tous les partis, baptisant le premier pont sur le Bosphore «Pont des Martyrs du 15 juillet», en souvenir des violents affrontement entre les tankistes et les civils qui ont fait échec au coup. Et inaugurant en 2019 le musée «Mémoire du 15 juillet», avec 252 cyprès, un par soldat ou civil tué cette nuit-là.

La répression et les purges s’abattent alors sur l’armée et l’administration : des dizaines de milliers de personnes sont arrêtées ou renvoyées, soupçonnées de liens avec l’organisation du prédicateur musulman installé aux Etats-Unis Fethullah Gülen. Ancien allié du parti AKP de M. Erdogan celui-ci a pris ses distances et est soupçonné d’avoir été l’instigateur du putsch raté.

«Près d’un tiers de l’appareil judiciaire a été purgé: juges et procureurs sont nommés par le gouvernement, de même que les présidents d’université» relève Ahmet Insel.

Société civile laminée

La société civile aussi est laminée : «Avec l’état d’urgence, de nombreux médias, des centaines d’associations et de fondations sont fermés» rappele Baris Altintas, directrice de l’association de défense des droits, MLSA.

«Jusqu’à près de 200 journalistes se sont retrouvés en prison. Et bien que l’état d’urgence ait été techniquement levé après deux ans, ses effets se font encore sentir», insiste-t-elle. «C’est là son principal héritage».

Pour Ahmet Insel, le ton avait été donné avec la première élection présidentielle de M. Erdogan au suffrage universel en 2014 – il était depuis 2003 Premier ministre.

«Ce coup c’était du pain béni pour Erdogan, il l’a dit lui-même et il en a profité», confirme Didier Billion, directeur-adjoint de l’IRIS à Paris et spécialiste de la Turquie: «Après la tentative de coup d’État militaire, il y a eu un contre-coup d’État civil, il s’est senti pousser les ailes».

En avril 2017, alors que l’état d’urgence interdit meetings et rassemblements, un référendum propose un amendement à la constitution qui, quand il entre en vigueur un an plus tard, consacre un régime hyper présidentiel.

Outre «la suppression du poste de Premier ministre, le président a la haute main sur le gouvernement, sur le parti AKP et son groupe parlementaire, et la réforme de la justice entame considérablement son indépendance», énumère M. Billion.

Les vagues d’arrestations qui visent aujourd’hui l’opposition, en particulier le parti CHP du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, détenu depuis mars 2025 pour des faits de «corruption» qu’il nie, s’inscrivent selon lui dans cette continuité.

«Sans parler de panique, il y une grave inquiétude au sein de l’AKP et ces commémorations (mercredi) vont être encore un moyen d’accentuer la polarisation de la société turque: les bons derrière Erdogan, qui défendent la démocratie, et les autres, qui sont des agents de troubles de l’ordre public» conclut Didier Billion.

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