Le Conseil de la paix doit répondre aux besoins de base de la population palestinienne
La paix à Gaza ne relève pas des grandes discussions menées à Davos, mais de la garantie d’un accès à des médicaments et à un endroit pour dormir. Avis exprimé depuis Gaza par l’écrivain palestinien Hassan Herzhallah.
C’est en présence de plusieurs dignitaires internationaux que la charte du «Conseil de la paix» a été paraphée le 22 janvier au Forum économique mondial de Davos, en Suisse. Un mécanisme pour coordonner la reconstruction à Gaza, mobiliser des fonds et inaugurer une nouvelle phase de «paix et de stabilité», selon les termes de la charte. Discours rassurant incluant reconstruction, aide humanitaire et opportunité historique.
Ce jour-là, je ne suivais pas les événements à Davos.
J’étais au camp d’Al Mawasi, au sud de la bande de Gaza, les pieds dans l’eau et sous une tente inondée après le passage d’une tempête hivernale. Au réveil, nos couvertures étaient toutes humides. Nous avons tenté alors de sauver nos affaires avant qu’elles ne pourrissent. Au moment où j’exposais un bout de tissu au soleil pâle dans l’espoir qu’il sèche, les plans architecturaux du futur Gaza étaient projetés sur des écrans en Suisse.
«Félicitations! Il y a désormais un Conseil de la paix pour reconstruire Gaza», m’a glissé à l’oreille un ami, non sans un brin d’ironie. Car sans moyens pour pouvoir remplacer ma tente et étant entendu qu’il devient toujours plus difficile ici de pouvoir s’en offrir une, je me suis demandé par quoi cette reconstruction pouvait bien débuter? Et si la reconstruction de Gaza est la priorité, pourquoi vivions-nous encore sous des tentes?
Pour avoir du sens, cette reconstruction doit normalement débuter par l’essentiel. À savoir des abris sûrs et résistants à la première tempête hivernale, une alimentation en électricité qui est fiable, un accès aux soins médicaux, des passages frontaliers ouverts pour les cas urgents et un soutien direct aux familles qui ont perdu leurs gîtes. Sans ces fondamentaux, la paix prend davantage des allures d’annonce que d’une réalité vécue.
Voilà qui soulève une question légitime sur ce Conseil: s’agit-il d’un mécanisme de protection pour les populations civiles ou d’un xième forum politique pour débattre?
À Gaza, la question n’est pas tant d’ordre théorique. C’est une question d’avenir.
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Sur place, plus de 80Lien externe% des bâtiments ont été détruits ou gravement endommagés et des quartiers entiers ont disparu. Des centaines de milliers de personnes vivent sous des tentes ou dans des écoles grouillantes de monde transformées en abris, ou au bord des ruines de maisons. Pour le troisième hiverLien externe consécutif, vivre sous une tente est un réel défi au quotidien. Quand il pleut, l’eau s’infiltre par les bords. Quand il vente, nous devons tenir solidement les piquets. Et la nuit, ces tentes n’offrent aucune sécurité.
Par ailleurs, l’électricité reste déficiente pour la plupart des gens. Nos journées sont réglées par les rayonnements du soleilLien externe. S’il brille suffisamment longtemps, nous pouvons recharger une petite batterie avec des panneaux solaires, le courant s’arrêtant trop tôt sinon. Le jour où ce Conseil a été instauré à Davos, j’effectuais la tournée des cafés en quête de courant électrique et d’une connexion internet pour télécharger mes cours universitaires. Tandis que les plans de reconstruction étaient affichés sur les écrans à Davos et les réseaux sociaux, moi je vérifiais la batterie de mon téléphone.
Posséder une tente est devenu un privilège à Gaza, son prix avoisinant parfois les 500 dollars la pièce en raison des restrictions sur les matériaux de base. Des familles continuent de vivre sous des draps déchirés et des bâches en plastique. Alors que des milliards de dollars sont brandis pour reconstruire Gaza, une partie de la population sur place est condamnée à rechercher un abri temporaire. C’est ainsi que le fossé entre le discours politique et les besoins de base au quotidien devient extrêmement visible.
Avec le cessez-le-feu du 11 octobre 2025, on nous avait promis une nouvelle phase. Or 415 personnesLien externe ont trouvé la mort et plus de 1150 ont été blessés jusqu’à fin décembre dernier. Sans oublier les nouveaux corps récupérés sous les décombres. Un cessez-le-feu sur le papier ne se traduit pas nécessairement par plus de sécurité.
Depuis le début de la guerre et jusqu’au 27 janvier dernier, le bilan humain à Gaza était de 71’551Lien externe personnes décédées. Le 30, dans un article du quotidien britannique The GuardianLien externe, l’armée israélienne a reconnu elle-même que ce bilan émis par le ministère de la Santé à Gaza, soit environ 70’000 morts, était «très précis». Cette reconnaissance a marqué un tournant après des mois de questionnements sur ces chiffres.
Reconnaître, mais ne pas assumer.
Mais cette reconnaissance ne permet pour l’instant ni de rebâtir ni de retrouver une vie civile normale. Évoquant avec un autre ami le Conseil de la paix le jour de son inauguration, ce dernier m’a écouté et m’a lancé: «La paix, ce ne sont pas des déclarations, mais des actions», ajoutant que «les plans présentés théâtralement à Davos étaient là pour apaiser l’opinion publique mondiale en quête d’action à Gaza».
Selon lui, cette reconstruction pourrait déclencher aussi une forme de pression politique avec la possibilité qu’un échec soit imputé aux victimes elles-mêmes
Les débats concernant ce Conseil ne tournent pas uniquement autour de Gaza. Selon The Guardian, Israël se serait opposé par exemple à la nomination de membres au motif de leur non-alignement sur la politique israélienne. Des analystes s’interrogent sur la crédibilité de cette nouvelle institution en se demandant s’il ne s’agirait pas en définitive d’une coquille vide dotée d’une autoritéLien externe pas encore réellement définie. «Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une institution internationale crédible», a pointé Richard Gowan de l’International Crisis Group, sur le podcast Inside Geneva de Swissinfo.
Mais critiquer ne suffit pas. Pour être jugé sur sa capacité à faire la différence, ce Conseil de la paix doit prendre des mesures dans les mois et non les années à venir.
En tant que Palestinien vivant à Gaza, les priorités sont aujourd’hui les suivantes:
Un habitat hermétique pour contrer les tempêtes hivernales; de l’électricité en continu pour permettre aux jeunes d’étudier et aux familles de vivre dans la dignité; un système de santé fonctionnel pour accueillir l’ensemble des patients sans exception; des points de passage ouverts pour les cas sanitaires urgents; une indemnisation directe à l’attention des familles qui ont perdu leurs habitations et leurs moyens de subsistance.
Une fois ces questions assurées, il faut éviter l’effondrement social en rouvrant les écoles et universités, en rétablissant l’accès à internet, en soutenant les enfants et jeunes psychologiquement, en créant des emplois temporaires avec revenu minimum.
La reconstruction des habitats et infrastructures, des réseaux électriques et de l’eau et des hôpitaux et écoles doit s’accompagner de programmes économiques pour que les familles puissent subvenir à leurs besoins. Ces mécanismes restent fragiles sans avoir la garantie qu’une nouvelle destruction survienne. Sous l’angle de la responsabilité, ces outils de protection sont donc essentiels pour éviter de plonger dans un nouveau cycle.
S’y ajoute la crise de confiance sur place. À Gaza, la question n’est pas tant de savoir combien d’engagements seront pris, mais à quel moment nos tentes disparaîtront.
Telle que discutée à Davos, la paix apparaît surtout comme un cadre politique.
Alors que la paix que nous appelons est une condition de survie.
Elle débutera le jour où posséder sa tente ne sera plus considéré comme un accomplissement.
Elle débutera lorsqu’un enfant cessera de mourir de froid.
Elle débutera si je peux étudier et travailler sans devoir tout le temps organiser ma vie en fonction du lever du soleil.
Ce Conseil de la paix n’est pas passé uniquement au crible dans les salles de conférence, mais aussi à Al Mawasi, dans d’autres camps, dans les hôpitaux, près des habitations à reconstruire ou près de celles qui se sont effondrées sur leurs locataires.
Si des promesses peuvent se concrétiser et changer de manière tangible la vie des gens, ce Conseil pourrait marquer un nouveau départ. Mais s’il reste un cadre politique sans portée réelle sur le terrain, la paix restera vaine. On ne vit pas sans avoir un toit.
Texte relu et vérifié par Virginie Mangin, traduit de l’anglais par Alain Meyer/dbu
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