Monsieur le Président … j’ai peur
Les événements dramatiques de 2001 ont marqué les Suisses. Les lettres envoyées au président de la Confédération - jusqu'à1000 par jour - en sont la preuve.
Depuis les attentats du 11 septembre, la Suisse a dû faire face à la déconfiture de Swissair, puis au massacre de Zoug, à la catastrophe du tunnel du Gothard et enfin au crash de Crossair, qui a coûté la vie à 24 personnes.
Face à ces drames, de nombreux citoyens ont éprouvé le besoin d’écrire au président de la Confédération. Moritz Leuenberger a fait en quelque sorte office de soupape de sécurité pour des personnes désirant exprimer leur propre désarroi.
Ecrire au président est un acte courant en Suisse. Mais normalement, il ne reçoit pas plus d’une centaine de lettres par jour. Or, depuis quelques mois, Moritz Leuenberger en reçoit 200 à 300 en moyenne. Même le très populaire Adolf Ogi n’avait jamais retrouvé autant de courrier sur son bureau.
Le besoin d’écrire
«Face à la douleur, aux personnes qui souffrent et à la confrontation avec la mort, il est difficile de trouver les paroles justes», écrit par exemple Mme Beatrice W. Et comme elle, nombreux sont ceux qui prennent la plume pour rechercher un réconfort.
Bien sûr, il n’existe pas de réponse standard au mal-être intérieur. Et Moritz Leuenberger ne s’imagine pas résoudre tous les problèmes. Il souligne cependant l’importance du lien direct entre les autorités et les citoyens. «Pour moi il est important que chacun reçoive une réponse, déclare le président. Même si l’avalanche d’envois des derniers mois ne permet plus de répondre à chacun individuellement.»
Les lettres s’accumulent sur les bureaux du secrétariat de Moritz Leuenberger, où une équipe de quatre personnes travaille à les traiter.
«Répondre à tous d’une manière directe et personnelle fait partie du système institutionnel suisse, où les hommes politiques restent proches des citoyens», déclare Barbara Ritschard, responsable de l’équipe. «Moritz Leuenberger prend personnellement connaissance d’environ 80% du courrier», ajoute-t-elle.
Le secrétariat ne tient pas de statistiques précises. Cependant, il constate que ce sont surtout des femmes qui s’adressent au président. D’autre part, – signe des temps – de plus en plus de courrier arrive par e-mail.
Des réponses aux drames
Les attentats du 11 septembre préoccupent beaucoup de gens. De nombreuses lettres demandent quel rôle peut jouer la Suisse contre le terrorisme international. Dans ses réponses, Moritz Leuenberger réaffirme la volonté du Conseil fédéral de «punir les crimes», mais aussi d’offrir une contribution helvétique à une solution pacifique des problèmes internationaux.
Avec l’incendie dans le tunnel du Gothard, d’autres citoyens attendent des solutions immédiates pour résoudre les problèmes de trafic. D’autres personnes encore se posent des questions sur le rôle de l’Etat dans la débâcle de Swissair.
Le jour où les appareils de Swissair sont restés cloués au sol, des centaines de salariés touchés par cette déconfiture se sont d’ailleurs tournés vers le président, l’exhortant à faire tout son possible pour éviter le crash de la compagnie.
«Swissair est une entreprise qui fait partie intégrante de notre pays. C’est la fin d’un mythe, qui remet en cause la sécurité sur laquelle est construite notre vie», explique Barbara Ritschard. Et l’accident de Crossair n’a fait que renforcer ce malaise.
Pressions et menaces
Dans quelques cas, le secrétariat du président a aussi vu arriver des dossiers entiers de procédures pénales ou administratives. Les lettres d’accompagnement demandent généralement l’intervention de l’Etat pour corriger une injustice faite à un citoyen qui se considère comme innocent.
Mais Moritz Leuenberger ne peut pas intervenir dans ces cas. «Les auteurs des lettres surévaluent ses compétences, déclare Barbara Ritschard. Cependant, après le drame de Zoug, on se rend plus que jamais compte de l’importance de prêter attention à ceux qui se sentent déçus par les institutions.»
«Mais il s’agit de cas isolés, ajoute Barbara Ritschard. La majeure partie des lettres expriment la solidarité avec le président. De nombreuses personnes le remercient pour sa présence sur les lieux des catastrophes et pour ses paroles de réconfort.»
Identification
Les citoyens cherchent donc une autorité morale vers laquelle se tourner. Le professeur Alberto Bondolfi, spécialiste des questions éthiques, explique: «la possibilité d’écrire au président démontre que l’on existe face à l’Etat. Les lettres témoignent aussi d’une volonté de réagir.»
Pour Alberto Bondolfi, le président a sans doute su trouver les paroles justes face aux drames. «Mais je ne donnerais pas trop de poids à Leuenberger lui-même, conclut le professeur. Ceux qui écrivent recherchent une réponse des institutions. Dans la situation actuelle, ils sont nombreux à en appeler à l’Etat, à cette institution qui rassemble et qui représente un peu toute la nation.»
Daniele Papacella
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