Alors, qui raconte? Cosey ou Zeke?
Voyage, mémoire, quête... Avec «Zeke raconte des histoires», le dessinateur et scénariste Cosey nous offre une nouvelle et brillante variation sur ses thèmes de prédilection.
Voyage, mémoire, quête… Avec «Zeke raconte des histoires», le dessinateur et scénariste Cosey nous offre une nouvelle et brillante variation sur ses thèmes de prédilection.
«On peut faire en bande dessinée des choses qui aient valeur d’un roman, comme chez le dessinateur suisse Cosey, qui exprime des sentiments d’une finesse, d’une délicatesse qu’on trouverait dans la toute bonne littérature…. En le lisant, je me suis dit que la bande dessinée pouvait aller loin». Ainsi parlait en 1996 le regretté Franquin, référence en la matière, qui n’aurait sans doute pas été déçu par le nouvel opus du Vaudois.
Un homme a disparu depuis vingt ans: Zeke, ex pop star qui, à l’époque de sa gloire, fumait Dieu sait quoi avec Dylan, trinquait avec les Bee Gees, riait avec Led Zep ou les Moody Blues, et se castagnait avec Jagger. Et puis, un beau jour, sa vieille mère gentiment fêlée reçoit un message venu de très loin. Elle part à la recherche du fils évaporé en compagnie d’une jeune femme à l’origine incertaine, et le retrouve tout là-bas à l’Est, sur le Mékong, entre Laos et Birmanie. Zeke s’y promène de village en village et, derrière un projecteur de diapositives, s’adressant à un public jovial, il raconte quoi? Des histoires.
La trame paraît limpide, et elle l’est. Par contre la forme déroute: Cosey alterne un récit traditionnel fait de cases, de bulles et de linéarité, avec des pages, nombreuses, où se juxtaposent des vignettes aux motifs simples. A quoi correspondent ces «vignettes»? Les diapositives de Zeke? Les flashs de sa mémoire? Un délire hallucinatoire? Une bonne part d’interprétation est laissée au lecteur. Plus étonnant encore: certaines vignettes reviennent à plusieurs reprises, exactement les mêmes, illustrant des propos différents: le même papillon exprime successivement «un tatouage sur la nuque d’une jeune nutritionniste», «l’escadrille de papillons» perçue dans son estomac par un personnage enlevé par une soucoupe volante, et enfin «l’idée que la vie est une succession de métamorphoses». «Avec ses diapositives, Zeke exploite un phénomène qui me fascine personnellement: le fait que la même image peut raconter un nombre indéfini d’histoires différentes», explique Cosey.
Ajoutons à cela que «Zeke raconte des histoires» joue la carte de la mise en abîme, puisque c’est le livre d’un livre en train de se construire, et l’on se dira que Cosey s’adresse à un public restreint, tendance intello rêveur. Et bien non: le tirage francophone est de 50 000 exemplaires, chiffre qui pourrait faire rêver bien des romanciers dits populaires. Cosey peut donc se permettre des projets difficiles, ambitieux… et cela marche. Son explication? «Je travaille en m’amusant, en ne me considérant pas comme supérieur à mon public. Mais je dois faire un récit et des dessins qui me plairaient à moi-même en tant que public». Voyage, mémoire, quête… aux thèmes de prédilection de Cosey, on peut donc ajouter le respect: de soi et des autres.
Bernard Léchot
«Zeke raconte des histoires» de Cosey, Ed. Dupuis, collection «L’Aire libre»
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