«Between art and life», de la face aux fesses
A Genève, le Centre d'art contemporain propose une exposition ébouriffante sur l'art de la performance au Japon. A l'appui, installations, vidéo et photos, pour le plus grand plaisir des iconoclastes.
Une provocation garantie et une transgression spectaculaire: c’est ce à quoi se résume, schématiquement, l’exposition «Between art and life, performativity in Japanese art».
Faut-il donc en rire ou en pleurer, s’en amuser ou s’en irriter? C’est la question que l’on se pose souvent face aux installations d’art moderne. On hésitera donc pour commencer entre ces deux attitudes, mais vite on adoptera le rire comme principe conducteur de cette exposition ébouriffante, rusée et iconoclaste présentée au Centre d’art contemporain, à Genève.
Vue plongeante
Premier étage donc et premier bond. Il faut grimper sur une sorte de pyramide aztèque qui trône, immense, au milieu de la salle. Il s’agit là d’un modèle réduit du Mont Fuji-Yama – nous dit une petite notice – pensé spécialement pour l’exposition genevoise et réalisé sur la base de 37 tonnes de briquettes noires. Son concepteur? L’atelier Bow-Wow, un collectif d’artistes de Tokyo que s’arrachent les grandes manifestations internationales.
Une fois en haut du Mont Fuji, la vue sur le bas est imprenable. Ce n’est pas le Japon qui s’étend à vos pieds, mais 365 paires de fesses nues, filmées en gros plan par l’artiste Yoko Ono et projetées sur l’écran d’un téléviseur. Des fesses masculines à la chair molle ou ferme, poilue ou lisse, qui se dandinent sur un commentaire en voix off.
La voix, peu audible, laisse néanmoins filtrer quelques illustres noms : Shakespeare et Antonioni, entre autres. Des célébrités à hauteur de fesses!
La vue de ces croupes étant vite écœurante, on s’en détourne pour poser son regard sur un objet bien plus appétissant, un oranger en l’occurrence, un vrai, posé face à l’autre versant du Fuji-Yama.
Vite, descendre de la montagne pour aller goûter au fruit, qui s’avère défendu. Impossible d’arracher une orange à l’arbre. Il faut en revanche y accrocher votre propre fruit, celui de votre imagination. Soit un petit papier préparé pour vous et sur lequel vous écrirez vos souhaits avant de l’accrocher à l’oranger. «Wish Tree», que ça s’appelle, et c’est aussi Yoko Ono qui l’a conçu.
Des souhaits, il y en a donc par milliers, suspendus à l’oranger. On vous en lit un : «Envie de baiser toutes les salopes du monde». Bon, c’est cochon… mais cela a un nom, plus sérieux: l’interactivité. En clair, on vous demande de «jouer» avec l’auteur de l’œuvre exposée. Et si l’on veut être plus compliqué, on dira que votre «jeu» est une performance. Comme la performance à laquelle se livrent certains artistes de l’exposition.
Ils s’inventent alors des personnages ou se dédoublent favorisant ainsi le jeu avec le «je». Dans un cas comme dans l’autre, ils font surgir, grâce à la photo ou à la vidéo, tout un passé culturel, lourd d’une tradition théâtrale millénaire.
Identité?
Ainsi de cette courte séquence filmique intitulée «Mask». Une série d’autoportraits signée Tomoko Sawada, une artiste née à Kobe en 1977. La jeune femme questionne son individualité en 60 expressions faciales. Cela va du sourire à la résignation en passant par la colère. Chaque expression correspond à un masque que la jeune femme s’arrache laissant découvrir à chaque fois un nouveau visage.
Dans son geste rituel, passent toutes les nuances expressives du théâtre Nô et du Kabuki. Y défile aussi l’histoire d’une culture ancestrale confrontée à la modernité.
Car c’est aussi la modernité qui est questionnée dans «Between art and life». En témoigne cette vidéo tournée par un artiste-comédien d’Osaka qui se travestit ici en Mishima. Il prend donc les traits du grand écrivain japonais connu pour son patriotisme et son idéalisme, et dans un discours exalté, s’adresse ainsi à ses compatriotes: «Pourquoi léchez-vous le cul de chaque tendance passagère dans l’art japonais d’aujourd’hui comme si vous méprisiez votre identité?»
Interrogation à méditer. Les puristes donneront peut-être raison à Mishima. Ceux qui comme nous apprécient, au contraire, le tressage de l’ancien et du moderne trouveront dans l’exposition de Genève une réponse ironique aux inquiétudes du plus tourmenté des écrivains japonais.
swissinfo, Ghania Adamo
«Between art and life, performativity in Japanese art», exposition présentée au Centre d’art contemporain à Genève, jusqu’au 1er février 2009.
Le Japon contemporain marque un intérêt de plus en plus grandissant pour les arts vivants.
Une nouvelle génération d’artistes est en train de repenser l’histoire de la performance.
De fait, le lien entre geste et idée est ancré dans la culture japonaise, qu’il s’agisse de la vie quotidienne ou des formes d’expressions artistiques sophistiquées.
Des groupes basés dans différentes villes du Japon jouent un rôle central quant au réengagement de l’art dans la société civile.
Beaucoup d’entre eux ont contribué à définir la performance et sa relation à certains médias, comme la photo et la vidéo.
Leurs œuvres exposées à Genève viennent du Japon, de France, des Etats-Unis ou d’Allemagne.
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