«Chez moi, où est-ce?»
New York. Assise à l'arrière d'un taxi, avec à mes côtés Chiaki, un ami japonais. Nous devisons avec le chauffeur pakistanais. Soudain, il me pose cette question chargée, dont la difficulté me submerge. «D'où êtes-vous?»
«D’où êtes-vous?» Après quelques verres de saké, ma réponse prend de l’épaisseur. «Je suis née dans le Yorkshire. Mes parents sont suisses. Je me sens maintenant chez moi en Espagne. Mon cœur bat au rythme d’un tambour brésilien et dans une vie antérieure, j’ai probablement été chinoise.»
Mon ami japonais ricane, et nous voici partis dans la nuit, à la rencontre d’autres citadins cosmopolites tout aussi désorientés. L’avenir d’un monde nouveau. Un monde toujours plus décousu en termes de nationalités, d’identité et de race. Notre planète n’a jamais été aussi culturellement mélangée, prête à l’acceptation de l’autre. En même temps, jamais les disputes territoriales, jamais les mouvements séparatistes régionaux n’ont été si nombreux.
Qu’est-ce que la maison (le «chez soi»), la patrie, le pays natal ou la «Heimat», selon ce mot allemand à forte connotation émotionnelle? Pour Wikipédia, la patrie est le pays où s’ancre une identité nationale. Un groupe ethnique particulier en retire une longue histoire et une relation culturelle profonde. La patrie suggère le pays de son origine. Le pays natal renvoie, lui, au pays de naissance, qui nous a vu grandir.
J’ai eu très tôt conscience de la complexité de cette question – la maison, la patrie, le pays natal, la «Heimat». Je suis née à Horsforth, Leeds. J’y ai passé mes quinze premières années, les années de formation, comme on dit. Mais, enfant de parents suisses dans le Nord de l’Angleterre, j’y ai toujours été l’«étrangère».
Enfant, je sentais que le Yorkshire n’était pas ma patrie. Lorsque ma famille parlait de la maison, elle ne pensait pas à ces landes rugueuses et ventées mais au paysage alpin spectaculaire de la Suisse.
Selon la définition ci-dessus, je dirais que l’Angleterre est mon pays natal – j’y suis née et y ai grandi – mais ma patrie est la Suisse. Ce qui ne répond pas à la question d’où je suis. Ni à cette autre interrogation: où est ce possible «chez moi» – mon existence nomade m’a conduite à voyager à travers le monde pour le trouver et à m’installer (de manière saisonnière) en Espagne.
Jamais à 100%
La maison (le «chez soi») implique un sentiment d’appartenance. Pays d’accueil ou pays d’origine, peu importe. Mon sentiment d’appartenance, enfant, a toujours été mélangé. Nous passions de longues semaines de vacances à Bâle et ces séjours me confirmaient que je n’étais pas à 100% suisse. D’autres influences – anglo-saxonnes – entraient dans mon sentiment d’appartenance et me faisaient aussi me sentir d’un ailleurs.
De même, en Grande-Bretagne, je n’étais jamais à 100% britannique en raison de mon héritage et de mon identité suisses. Vivre entre deux cultures implique toujours un manque. Mais cette «appartenance à plusieurs endroits» s’étant maintenue à l’âge adulte, elle m’a rendue très adaptable, flexible et capable de trouver mes marques rapidement au moment de changer d’endroit.
Se créer un «chez soi» est directement lié à la formation de l’identité. Le rôle de la langue est donc important pour situer l’endroit auquel on appartient. Enfant, j’étais consciente de mon extériorité, simplement parce que je ne parlais pas la langue des autres gosses.
Mieux que les parents
Ma langue maternelle était le suisse allemand. Et cette «altérité» me distinguait de mes camarades de jeu. Les enfants, toutefois, apprennent vite. Et je me suis rapidement mise à l’idiome local jusqu’à le parler mieux que mes parents – un phénomène très fréquent chez les enfants d’immigrants qui cherchent à se faire reconnaître comme «du coin». Ceci dit, maîtriser parfaitement l’anglais n’a pas suffi à m’épargner l’étiquette d’étranger.
Lorsque je me rendais à Bradford avec ma mère, la ville de la région, j’avais souvent honte de son fort accent suisse alémanique. La question ne manquait jamais: «D’où êtes-vous, ma chère?», demandaient les vendeuses curieuses.
Je le sentais, le fort accent de ma mère faisait de moi une étrangère, différente des autres. Mais je ne voulais pas. Je répondais à sa place, devançant sa réponse pour qu’elle reste muette.
Ses lacunes initiales en anglais ont conduit à des malentendus. A quatre ans et demi par exemple, mon premier jour d’école primaire s’est terminé chez le maître principal. J’ai été renvoyée à la maison avant la fin de la classe.
Du bleu en pantalon
Une erreur naïve. Ma mère avait lu à sa manière (mal, du fait de son anglais hésitant) les instructions concernant l’uniforme bleu royal. Elle m’avait envoyé à l’école vêtue d’un joli pantalon bleu. Dans la Grande-Bretagne du début des années 70, même les petits garçons ne portaient pas de pantalon. C’était short pour eux (même dans l’hiver frisquet du Yorkshire) et jupes jusqu’au genoux pour les fillettes.
Mon statut de rebelle a vite été gommé. Et dès la deuxième année d’école, j’étais devenue un vecteur populaire de divertissement. J’apportais mes livres pour enfant suisses – «Joggeli goht goh Birre schüttle» (Jacques s’en va secouer le poirier) par exemple – et devant la classe, j’en montrais les images et en traduisais le texte, autant que mes capacités de lecture me le permettaient.
Ces séances ont duré au moins jusqu’au collège. Il faut sans doute y voir les signes précurseurs de ma qualité future d’écrivain et de journaliste.
De cette enfance rurale et idyllique, des landes rugueuses et ventées, je conserve des souvenirs affectueux. Lorsque je vois une photo ou que j’entends l’accent du Nord de l’Angleterre, mon cœur s’emplit de nostalgie. Mais il serait juste de dire en fait que mon identité est celle d’une Suissesse de l’étranger.
Impatiente et nomade
J’ai vécu un total de treize ans en Suisse. Mais l’essentiel de ma vie s’est passé à l’étranger. Et va probablement continuer à le faire. Chaque fois que j’atterris sur sol suisse, je sens ce parfum de «chez soi», familier et réconfortant.
Je ne sais si je le tiens de mon caractère ou d’avoir grandi en divers endroits, je suis plutôt impatiente et nomade. Depuis l’âge de 20 ans, j’ai changé de maison et de pays plus d’une vingtaine de fois – environ une fois par an. J’ai vécu en Amérique du Sud, en Asie et dans différents pays européens. Actuellement, je réside entre l’Espagne et l’Asie en hiver.
La question du «chez soi» pourrait bien s’avérer encore plus complexe pour notre nouveau-né. Au moment où j’écris ce texte – entre allaitement et berceuses (en sanscrit) – je le contemple, dormant paisiblement dans son berceau.
Citoyen de la planète de trois semaines, il est encore loin des réalités politiques de ce monde et ses frontières, nationalités (certaines plus désirables que d’autres) et conflits religieux.
Grâce à ses parents, il a trois nationalités de naissance: suisse, espagnole et britannique. Son père lui parle en espagnol, moi en suisse allemand et, ensemble, nous avons l’intention de parler anglais. Notre petit Santiago est déjà un citoyen global polyglotte, avec plusieurs «chez lui». Ou, du moins, des endroits agréables où passer ses vacances.
(Adaptation de l’anglais: Pierre-François Besson)
Claudia Spahr nait dans le Yorkshire de parents suisses alémaniques. Elle suit la Bradford Girls’ Grammar School avant de revenir en Suisse avec sa famille et d’y passer son Bac.
Elle entame des études à l’Université de Berne puis rentre en Grande-Bretagne où elle obtient un BA en «Writing and Publishing with Film and Literary Studies».
Après un passage au service allemand de la BBC, elle effectue son stage de journaliste à Radio suisse internationale.
Elle devient plus tard reporter à la Télévision alémanique, puis sa correspondante à Londres. Depuis quatre ans, elle travaille en free-lance pour diverses publications, écrit un roman et d’autres textes.
Son penchant pour le nomadisme l’a conduite à vivre au Cambodge, à New York, au Brésil. Elle réside actuellement entre Ibiza et Goa.
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