Corrida san-antoniesque
«Corrida pour une vache folle», c'est le titre du dernier San-Antonio. Ecrit par un nouveau signataire: Patrice Dard, le fils de Frédéric. Etrange sentiment.
Un dessin de Boucq orne la couverture. Béru en toréador, et Berthaga en vache folle. Le format est plus gros que les classiques San-Antonio, ceux qui occupent plusieurs rayonnages de nos bibliothèques. Une démarche déjà amorcée pour le posthume «Céréales Killer». Sans pour autant qu’il y ait davantage de texte… Evidemment, un modeste format de poche ou un livre format standard, cela ne coûte pas le même prix.
Si l’on est attentif, quelques autres «détails» frappent. Tout d’abord, l’éditeur a changé. Le commissaire a quitté Le Fleuve Noir, où il avait pourtant fait toute sa carrière, pour Fayard. Et puis, c’est bien précisé: il s’agit des NOUVELLES aventures de San-Antonio.
Patrice, fils de…
Patrice Dard, né en 1944, ne s’est pas improvisé écrivain au décès de son père. Au cours des années 70, il a publié avec succès une bonne quarantaine de polars, sous les pseudonymes d’Alix Karol et de Vic Saint-Val.
Au cours des deux décennies suivantes, il a écrit moult livres de cuisine, qu’il signait cette fois-ci de son vrai nom. Un nom qu’il a également employé en 1991 notamment, en collaborant avec son père pour la série télévisée «Maître Da Costa», avec Roger Hanin.
Mimétisme absolu
L’intrigue se déroule en Espagne, à Marbella, haut-lieu de retrouvailles pour la famille Dard, au même titre qu’en Suisse, Vandoeuvres ou Bonnefontaine. On y joue du pistolet, de la mornifle, de la course-poursuite et de la banderille, car il y a là de vrais méchants terroristes dont San-A va parvenir à déjouer in extremis le vilain complot.
Sans négliger pour autant quelques inévitables parties de jambes en l’air – quoique Patrice, en la matière, semble un peu plus économe que Frédéric. A noter toutefois la nouvelle pratique divinatoire inventée par Berthe Bérurier: la chibromancie.
Dans «Corrida pour une vache folle», tout est donc là. Les personnages: le commissaire, sa compagne Marie-Marie, le fiston Antoine, Jeremy Blanc, le chien Salami et le toujours aussi graveleux couple Bérurier.
Mais aussi les digressions morales, qui ont toujours apporté poésie et intelligence à des intrigues parfois un peu prétextes, et même les clins d’œil à la terres helvétique que Frédéric Dard aimait glisser dans ses pages depuis qu’il habitait la Suisse: «Le pinard que j’ai commandé (…) serait sûrement tip-top, comme on dit puis à Fribourg, s’il ne m’était servi en infusion», peut-on lire p.70.
Et le style, bien sûr, ce sens de la formule désopilante et imparable: «Il affiche la mine sincère d’un conférencier roumain certifiant que les Ceaucescu sont morts de la myxomatose». Ou encore «La grosse Lulu, celle qui s’assoit sur une pastèque et la rapporte subrepticement à la maison».
Lourdeur de l’héritage
Il faudrait une certaine dose de mauvaise foi pour nier que l’imitation est maîtrisée. Mais c’est peut-être là le problème: c’est une imitation. Et en temps qu’amateur de l’original, on hésite à prendre du plaisir au décalquage. On le lit avec un peu de mauvaise conscience, la vague impression de tromper Frédéric Dard, de le faire cocu.
Pourtant, «Frédéric avait très envie que Patrice, son fils, reprenne le flambeau. C’était son vœu» nous disait Françoise Dard, la veuve de l’écrivain, lors de la publication de «Céréales Killer». Un roman que Frédéric Dard avait dicté de son lit d’hôpital, et que Patrice avait peaufiné ensuite.
Mais le malaise moral qu’implique cette inhabituelle continuation d’une œuvre est discrètement et habilement présente dans un dialogue de «Corrida pour une vache folle». San-antonio parle à son fils:
– Raconte à la première personne, fils, c’est plus vivant.
– Je n’oserai jamais, p’pa, dans ton bouquin!
– Puisque je t’autorise.
– Bon, d’accord, mais… en italique, alors!
C’est peut-être cela, «Corrida pour une vache folle»: un San-Antonio en italique.
swissinfo/Bernard Léchot
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