Déception culturelle
«Cartes postales» de Suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.
Il revient, à sa façon, sur le sommet de la Francophonie qui vient de se tenir à Lausanne.
Vers le milieu du mois, durant une insomnie pleine de nostalgie, perdu dans le Vivarais, je lisais les nouvelles du pays sur la Toile. Soudain, j’ai appris qu’une Conférence ministérielle de la Francophonie venait de se tenir à Lausanne. La 18ème du genre!
Elle avait été organisée par l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie). J’avais l’impression que, pour une fois, ma famille se réunissait à la maison, en terre vaudoise…
Tout réjoui de cette nouvelle, du fond de ma garrigue caillouteuse, je me mis à éplucher la presse. Je branchais la radio et, pour faire bonne mesure, la télévision. À chaque bulletin de nouvelles, j’attendais d’en savoir plus sur des résolutions d’envergure. Vous pensez! une conférence pour lutter contre l’anglo-américanisme ambiant et restaurer la convivialité linguistique.
Nib de nib
Rien! Nib de nib! L’insécurité routière, la météo tuante, la bourse toboggan, un génocide, des meurtres en pagaille et, pour couronner le tout, des menaces de guerres imbéciles. De ma réunion francophone, pas trace! Pas un mot! Pas un souffle!
Au bout de quelques jours, j’ai commencé à me dire que cette conférence francophone n’avait pas eu lieu, que j’avais rêvé.
Imbibé de doutes à propos de ce silence étrange des media, j’ai alors décidé de jeter les journaux, d’éteindre les postes et de partir me promener avec Féroce, un chien de race incertaine qui me voue une affection très sûre.
Je me sentais frustré, culturellement déçu. Quelques poignées de mois auparavant, il y avait eu la réunion francophone de Beyrouth et j’avais aussi tenté d’en savoir un peu plus sur des décisions qu’auraient prises, alors, les délégués.
Anglomania envahissante
Encore une fois, à part le galimatias diplomatique et les vœux pieux, je n’avais rien trouvé de consistant à me mettre sous la dent (dure) qui m’oppose depuis belle lurette à l’impérialisme latent et poisseux de cette anglomania envahissante.
Je sais bien que ma résistance est infantile, mais j’ai besoin de tout ce qui me relie à ma culture.
C’est physique, il faut que j’entende la musique de cette langue que je partage avec les gens qui hantent les rivages de l’Afrique et ceux qui dansent aux rythmes des marées de l’Océanie, sans oublier ces frères francophones perdus au sein des bayous de la belle Louisiane ou qui tiennent tête aux bourrasques de neige, là-bas, au Québec.
J’aime les savoir proches de moi. J’aime être complice avec tous ceux qui, comme moi, goûtent un vocabulaire savoureux, pensent d’une cervelle enduite d’auteurs variés et complexes, de Rabelais à Françoise d’Eaubonne, et qui, finalement, ont hérité de cet idiome jubilatoire qui réussit toujours, en deux mots ou une petite phrase, à me border la tête d’émotion puissante.
N’aboyer qu’en français
Dehors, ruminant mon désarroi, je marchais dans les collines qui enserrent la vallée de la Cèze, le mistral s’engouffrait entre les minuscules chênes méditerranéens ou dans les entrelacs formés par les genévriers et les buis luisants. Il faisait froid… jusque dans ma cervelle!
Je me disais que j’allais finir par entrer en clandestinité linguistique, que de marginal, j’allais passer au stade de hors-la-loi culturel pour ne pas m’abandonner, moi aussi, à cette mode assassine qui écorche vive ma culture.
Les bourrasques glacées raclaient la caillasse et emportaient des gerbes de poussière. Elles perforaient aussi ma poitrine, me touchant à cœur. Féroce aboyait dans une trouée à sangliers, la truffe farcie d’odeurs sauvagines.
Afin de manifester mon anxiété, très sèchement, je lui ai intimé l’ordre de n’aboyer, désormais, qu’en français, histoire d’initier le combat!
swissinfo/Rolf Kesselring
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