Décervelage général
L'écrivain Rolf Kesselring a lu notre article sur le dernier film de Peter Entell, «Le tube». Lequel a suscité chez lui une réponse «à contre-courant».
Depuis belle lurette, la télévision est accusée de tous les maux qui oxydent nos sociétés, au même titre que la pollution atmosphérique, le nucléaire et Ben Laden. Depuis longtemps, des voix s’élèvent pour nous mettre en garde contre cette entreprise de décervelage généralisé.
C’est ainsi que je viens d’apprendre qu’un dénommé Peter Entell et quelques complices ont produit une enquête sous la forme d’un documentaire intitulé «Le tube» qui nous prévient, encore une fois, du danger que représente ce média…
La télévision a toujours été un sujet qui m’a inspiré. Pourtant, durant toute mon existence, je n’ai jamais écrit que quelques lignes sur ce lumineux sujet. Et pourtant, j’ai à dire. Beaucoup à dire.
Ci-devant accro
Je me souviens, au début des années 50, lorsque pour la première fois, j’ai vu un poste de TV allumé et scintillant. C’était dans le bistrot de ma mère. En bonne commerçante, elle avait acquis un de ces engins «pour les clients». A cette époque, les émissions n’étaient qu’intermittentes, à des heures précises et peu nombreuses.
Le reste du temps, l’écran montrait une mire de pauvres, en noir et blanc, qui sursautait et s’encombrait de parasites. Moi je trouvais miraculeux ces images venues du de nulle part. Déjà, je restais des heures à fixer cet écran impavide sans bouger, Bouddha… J’avais l’impression, que le ciel me faisait des signes d’intelligence.
Affolement maternel
Ma mère, inquiète de ma santé mentale et physique, avait discuté avec le pasteur en lui demandant s’il trouvait «normale» cette passion qui me dévorait tout vif. Le ministre de Dieu avait abondé. Il avait affirmé que le manque d’activité physique pouvait réduire la masse musculaire de mes cuisses et, de ce fait, faire de moi un invalide!
Bien sûr, il y avait eu, aussi, le couplet sur mon intellect qui allait, lui aussi, régresser au genre Neandertal ou, pire, façon primate. Dès lors, je dus me cacher pour satisfaire mon vice télévisuel. Et depuis, que je suis tombé tout rôti dans le piège, vorace et inconscient, je consomme des images sur petit écran avec un bel appétit.
Sourd comme un téléspectateur
Depuis… Depuis, je m’en gave les mirettes avec une satisfaction jubilatoire. Je regarde tout, je zappe comme jeune chiot, je saute d’une chaîne à l’autre. Je balance d’une manipulation genre Loft Story à une escroquerie ringarde style Stars Academy. Je vais d’une entreprise de décervelage en séance hypnotique ténardière en me régalant le jouissif à perte d’éclats de rire.
Pour tout dire, je suis devenu sourd à toutes les alertes et toutes les critiques. J’en suis à mon cinquante-quatrième poste de TV cassé joyeusement, à coup de marteau, les soirs de folie furieuse.
Rolf Kesselring
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