Expo.02, triomphe ou débâcle?
A quelques jours de la fin d'Expo.02, suite de notre entretien avec Nelly Wenger, présidente de la direction générale.
Avec cette fois-ci la question de l’argent. Et, pour contraster, celle des émotions qui resteront.
Le mois d’octobre aura été symptomatique: arteplages bondés, files d’attente interminables. Pas de doute, le public s’est déplacé et l’objectif des 10 millions d’entrée sera en principe atteint.
L’objectif interne à la Suisse a même probablement été dépassé. Par contre, c’est concernant les visiteurs étrangers que la barre avait été placée trop haut. «Objectif trop ambitieux», admet Nelly Wenger, qui souligne la conjoncture difficile, notamment la richesse de l’offre européenne, le franc fort et la baisse générale du tourisme en Suisse.
Le public suisse a largement suivi… et pourtant, les difficultés financières sont toujours là. Ainsi, un crédit supplémentaire de 90 millions environ, accepté par le Conseil fédéral, doit encore passer devant le Parlement.
Or, il faut rappeler que les ‘crédits supplémentaires’ de la Confédération se sont additionnés au cours des ans, faisant monter en flèche la facture publique alors que l’engagement des sponsors privés, sur lequel aurait dû massivement être bâtie la manifestation, fléchissait à vue d’œil…
Confusion des genres
Les explications à cette situation paradoxale ont déjà été données: rush sur les billets à prix réduit avant la manifestation, succès des accès en soirée, bon marché, qui ont prétérité les accès en journée. Et par conséquent, à l’arrivée, un prix moyen par visiteur inférieur à celui qui avait été escompté.
«On nous a demandé prioritairement de faire un succès populaire. On ne pouvait pas modifier les prix en cours de route, cela aurait été très mal perçu», constate Nelly Wenger. Qui ajoute à juste titre que, «aspect positif de la manifestation, il n’y avait aucune pression commerciale sur le visiteur».
Pour la directrice générale, certaines critiques surfent sur la confusion: «Les débats actuels font toujours remonter les discussions à l’origine du projet, en 95/96, lorsqu’en effet, on prévoyait qu’avec 110 millions de la Confédération et 20 millions de garantie de déficit, on pourrait faire une exposition nationale».
Mais depuis, le concept a changé d’orientation comme de responsables: «Ce projet à des strates qui se superposent et aujourd’hui, il y a des gens qui remontent aux premières strates pour dire à quel point on s’est trompé», ajoute-t-elle, agacée.
Agacée et blessée: «Cela nous gâche la fin de la fête. On s’est battu de toutes nos forces pour ce budget. Mais on est parti sur des bases tellement fausses… C’est humiliant de devoir redemander de l’argent, de venir étaler ses problèmes, de s’entendre dire à chaque fois qu’on est incompétent».
Expo.02 n’est pas un pique-nique!
Pourtant, les mauvaises projections en terme de billetterie et de types de visiteurs ne sont-elles pas la preuve de grosses erreurs en terme de prévisions?
Tout en admettant des erreurs, Nelly Wenger s’insurge: «On ne peut pas tout planifier, les autres non plus! La Confédération a sous-estimé l’état de l’économie. On annonce des faillites qui la veille encore étaient insoupçonnables… Il faut se rendre compte des choses: ce n’est pas un pique-nique qu’on a organisé!»
«C’est un événement très complexe, avec un taux d’incertitude très grand. Personne n’accepterait de gérer un projet comme ça sans 20% de marge d’erreur possible. Or, au niveau des dépenses, on est à 2% d’augmentation depuis le début de la reprise de ce projet. C’est donc sans précédent.»
«Quand les gens évoquent les finances de l’expo, ils disent toujours: ‘Quand on fait une fête de village, ou quand on construit une maison, on tient son budget’. Cela indique qu’on n’a pas la culture des grands projets et des incertitudes que cela génère. Si l’on prend d’autres projets réellement comparables, Hanovre ou le Millénium, là, ce ne sont pas des erreurs d’interprétation qu’il y a eu, mais des explosions!»
Le goût du catastrophisme
Début septembre, les Verts ont demandé une enquête parlementaire pour établir les responsabilités de la «débâcle financière d’Expo.02». Pour Nelly Wenger, l’expression suscite un «mélange de colère, de tristesse et de résignation».
«C’est un miracle qu’on soit parvenu à la faire, cette expo. Et à la réussir. Elle est belle, les gens l’aiment. Les pays voisins sont épatés. Voilà la situation objective. A côté de ça, c’est vrai, il va nous manquer de l’argent… D’accord. Est-ce que ça justifie de parler de débâcle?»
Au-delà du jeu politique qu’on peut soupçonner, Nelly Wenger voit là quelque chose de plus profond: «Il y a quelque chose de maladif dans la délectation à vite arriver au mot de catastrophe ou de débâcle».
De l’eau, des larmes
Expo.02 va fermer ses portes. Dans un cortège de rencontres, de souvenirs, d’images… «Je suis habitée par des images d’eau. Je ne peux plus voir un lac sans me croire à l’Expo», sourit Nelly Wenger.
Quels instants particuliers gardera-t-elle en elle? «Des moments passés avec mes collaborateurs. Par exemple quand on a préparé le discours d’ouverture, chez moi. Et puis des témoignages de visiteurs qui sont venus vers moi, qui pleuraient parfois d’émotion. Il y en a eu beaucoup. Quoi qu’il arrive, cela va me rester comme un cadeau.»
Ce cadeau que certains visiteurs lui ont offert, c’est certain, était une sorte de retour, dans la mesure où eux-mêmes avaient l’impression que Nelly Wenger leur avait fait un cadeau. «Je ne peux pas me prononcer pour eux, mais… j’ai ressenti de la reconnaissance».
La voix se fissure. Des mots pudiques pour dire un vrai bouleversement. L’émotion est là, palpable. Nelly Wenger a soudain quitté son rôle de femme à poigne, et se révèle fragile. En un instant, elle vient de démontrer à quel point la saga Expo.02 aura compté, affectivement, pour elle.
swissinfo/Bernard Léchot
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