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Il sera une fois… (1)

Un terrain vague vu à travers un train de banlieue. Celui où a atterri le Père Noël? swissinfo.ch

C’est devenu une tradition… A Noël, l’écrivain et ancien éditeur Rolf Kesselring nous propose un conte de Noël à sa façon, jouant à la fois des images d’Epinal et de leur choc quand elles se cognent à la réalité. Voici donc la première partie de «Il sera une fois…»

— Je suis le Père Noël!
— C’est pas vrai, fit le gamin en éclatant de rire. Tu n’es pas le Père Noël… Tu ne peux pas être le Père Noël. Regarde-toi grand-père!

Mal à l’aise, je me tournai légèrement vers la droite, vers la vitrine du magasin. Mon reflet me parut habituel: barbe blanche, tunique rouge, pantalon de même couleur, bottes noires. Je m’étais tellement habitué, depuis quelques années, à ma tenue que je ne vis pas tout de suite ce qui clochait et pourquoi ce gamin se tordait les côtes en pointant un doigt dans ma direction.
— Tu ressembles à un footballeur, grand-père!
— A un footballeur?!

Le gosse faisait signe à ses copains pour qu’ils s’approchent. Bientôt, toute une meute de jeunes loups, yeux luisants et crocs découverts par des sourires carnassiers, commençait à m’entourer. Celui qui m’avait interpellé en premier revint à la charge:
— Ou à un cycliste!
Tout le groupe éclata de rire et se mit à me houspiller :
— C’est un cycliste! Un cycliste!

Ils criaient, piaillaient, hurlaient. Pire! Ils avaient entamé une sorte de farandole grotesque autour de moi et entamaient une comptine exaspérante: «Pépère Noël est un cycliste – un footballeur – une colonne Morris – un panneau publicitaire, un pilote de formule 1 – il s’appelle Ronald, c’est un clown!»

Je ne comprenais pas et cela devait se voir sur ma figure. Jusque-là j’avais toujours fait ma tournée et, jamais je n’avais rencontré d’enfant qui doute de ma réalité et de ma fonction. Je devais avoir une mine d’ahuri.

Un petit noiraud, que je n’avais pas vu se glisser dans ma direction, s’accrocha aux pans de ma casaque… Bonne tête de gavroche, il avait l’œil étincelant d’intelligence et de joie de vivre et un sourire de carnassier:
— Vous ne comprenez pas, grand-père. On ne peut plus croire au Père Noël comme tous les enfants le faisaient dans le temps… Regardez-vous dans un miroir!
— Dans un miroir?

Du regard, je cherchai le miroir en question. Mais j’avais apparemment atterri dans un terrain très vague au centre d’un quartier très populaire où, tout le monde le sait, les miroirs ne sont jamais nombreux. Il vaut mieux que les habitants miséreux ne voient pas trop l’image qu’ils donnent à voir, cela les pousserait au désespoir, peut-être même à la rébellion ou pire à la révolution.

Tout en cherchant quelque chose qui me donnerait un reflet de moi-même – je voulais comprendre pourquoi ces enfants des rues se moquaient de moi – j’avisai une flaque d’eau sale entre deux monticules de gravats, à la lisière de ce terrain vague plein d’immondices.

Après avoir fendu le cercle de jeunes loups qui hurlaient des injures dans ma direction, je me dirigeai vers le miroir improvisé que je venais de découvrir. Les enfants, toujours aussi insolents, me suivaient, m’entouraient, m’entraînaient, vers la flaque.

Le reflet était vague, la lumière diffuse qui provenait des bâtiments lépreux qui cernaient l’espace ne m’éclairait que pauvrement. La surface de l’eau était recouverte d’une matière huileuse qui troublait l’image de ma silhouette.
— Je ne vois pas ce que…
Je tentais de calmer ces petits diables impertinents.
— Je suis pourtant bien le Père Noël… J’en ai le costume, la barbe blanche, le capuchon rouge, l’habit de même couleur et j’ai même une hotte pleine de cadeaux!…

Je n’avais pas plutôt terminé ma phrase qu’ils me sautèrent dessus et me renversèrent sur le dos. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ils me dépouillèrent de ma hotte, des cadeaux qui s’y trouvaient et, honte pour moi, de mon costume et de mes bottes fourrées. Ensuite ils s’égayèrent comme une volée de moineaux pillards en riant aux éclats.

C’est le froid qui me tira de la torpeur que cette agression inattendue avait provoqué. Des enfants!… Je n’en revenais pas. Dépouillé que je suis! Moi, le Père Nöel!… Et ceci par une bande de jeunes chenapans! J’étais en caleçon dans le froid de cette nuit de décembre au beau milieu de ce terrain plus que vague perdu dans ce quartier où je n’aurais dû apparaître. Je frissonnais tout en essayant de me remettre à réfléchir logiquement et à contrôler mes émotions.

Je me demandais ce qui avait pu mettre ces gosses dans un tel état d’agressivité à mon égard. Soudain, je me souvins de leurs quolibets: «Cycliste, pilote de formule 1, footballeur!». Une lueur commença à poindre dans mon esprit. Ils avaient aussi crié des choses comme : «colonne Morris, panneau publicitaire!». Ils m’avaient même appelé «Ronald» et qualifié de «clown»… J’y étais! C’étais ma tenue qui les avait énervés!

Cela faisait longtemps que je le pressentais. En fait depuis que des gestionnaires avaient pris en main les affaires du père Nöel. «C’est du bizness», m’avait-t-on affirmé. «L’époque a changé, aujourd’hui les affaires sont les affaires. On n’a plus de crédit pour des entreprises utopiques. Il faut que cette entreprise engendre des profits»… Je me souviens que je n’avais jamais vu ma mission comme une entreprise. Une entreprise qui, en plus devait faire du profit ! Ce n’étais pas ma mission. Quand, là-haut, on avait, il y a longtemps, décidé de mon rôle, personne ne m’avait parlé de profit et de bizness. Jamais!

Je dansais d’un pied sur l’autre et je battais mes flancs avec mes bras pour tenter de me réchauffer. En réfléchissant, j’avais oublié l’endroit où je me trouvais et la température qu’il y faisait.
— Je vais attraper la mort ! Il faut que je rentre pour me mettre au chaud.

Je jetai un coup d’œil autour de moi avant de dire la formule magique qui me permettait de voyager dans l’espace et dans le temps.

A SUIVRE…

Rolf Kesselring, swissinfo.ch

Rolf Kesselring est né en 1941 à Martigny.

Années 70 et 80: librairies et édition «La Marge». Kesselring publie des gens comme Gilles Vigneault, Roland Topor, Fernando Arrabal, Milo Manara, Hugo Pratt.

1990: A Paris, il crée les Editions de Magrie. Puis part dans le Sud de la France, où, entre fiction et journalisme, il vit de l’écriture. Aujourd’hui, Rolf Kesselring vit à nouveau en Suisse, dans le Jura vaudois.

Il collabore depuis plusieurs années avec swissinfo en y publiant notamment des chroniques littéraires.

La 4e Classe (Ed. Favre, 1985)

Putain d’amour (Ed. Favre, 1986)

La lettre à Mathieu (Ed. Campiche 1991)

Allez Tapie (Ed. de Magrie, 1994)

Plusieurs petits ouvrages sur l’ésotérisme aux Editions Credel, collection ‘Les Héritiers De L’impossible’.

Piège, roman (Ed. de l’Aire, 2004)

Alchimie, un rêve d’éternité (Favre, 2009)

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