«Je est un autre»
Pour inaugurer ses locaux flambant neufs, le Centre PasquArt de Bienne propose jusqu’au 27 février une exposition intitulée «Au centre, l’artiste»: une vaste rétrospective axée sur l’autoportrait au XXe siècle.
Pour inaugurer ses locaux flambant neufs, le Centre PasquArt de Bienne propose jusqu’au 27 février une exposition intitulée «Au centre, l’artiste»: une vaste rétrospective axée sur l’autoportrait au XXe siècle, qui regroupe dessins, peintures, photos et vidéos d’artistes majoritairement suisses.
Un bâtiment rénové et réaménagé de fond en comble, auquel on a adjoint une annexe résolument moderne créée par le bureau d’architectes bâlois Diener & Diener, 21 millions de francs de travaux, 16 000 m2 de surface d’exposition… La ville de Bienne a fait fort avec sa nouvelle maison des beaux-arts! Et, dans ce contexte, l’exposition «Au centre, l’artiste» se veut fondatrice. «C’est une exposition manifeste: pour nous, cela signifie que la personne qui sera au centre de nos préoccupations, c’est l’artiste», précise Hélène Cagnard, collaboratrice scientifique.
L’autoportrait, donc… C’est vrai, pour un artiste, qu’y a-t-il de plus riche, de plus profond, de plus vertigineux que son nombril? C’est ce que l’on pourrait déduire d’une visite hâtive au Centre PasquArt. Car de salle en couloir et de couloir en salle, c’est bien de cela dont il s’agit: de soi, de soi et encore de soi. Alors, les artistes, tous des Narcisse en puissance? Oui, bien sûr. Mais pas uniquement. Car si Narcisse est mort des suites de son autosatisfaction, noyé dans la beauté de son reflet, ce n’est pas vraiment l’esthétisme que recherchent la plupart des créateurs présentés à Bienne. Et le regard qu’ils portent sur eux-mêmes relève plus souvent de la douleur ou de la folie, plus ou moins maîtrisée, que de la contemplation béate.
L’exposition met l’accent sur deux périodes majeures. Tout d’abord le début du siècle, qui fleure encore bon le XIXème: rigueur de Hodler à l’affût de ses rides et de ses expressions de patriarche, austérité d’Auberjonois, concentré sur sa toile, le pinceau à la main. Et la photo, novatrice déjà: Man Ray, au hasard…
Ensuite, la deuxième moitié du XXe siècle, après que l’abstraction et le rejet du figuratif eurent momentanément tordu le cou à l’autoportrait. Fascinante moitié de siècle, d’ailleurs, au cours de laquelle la photographie, puis la vidéo, permettent à l’artiste de repousser toujours plus loin les limites de sa propre image. La mise en scène s’affirme, ainsi que la modification du corps, bousculé, brusqué, abîmé parfois. A l’approche du 3e millénaire, on va plus loin encore, en le pénétrant, ce corps, en tentant d’en fixer l’intériorité, jusqu’au clinique. Ainsi le Bernois Franticek Klossner, qui nous dévoile l’intérieur de son crâne et de sa gorge filmé au rayon X. A propos, cerveau passé au rayon X ou sexes en gros plans des films classés X, l’obscénité est-elle vraiment différente? A voir…
C’est une formidable exposition que nous offre le Centre PasquArt, formidable par sa dimension, par l’unicité de sa thématique et la diversité des moyens employés. L’autoportrait? «Non pour se mirer, ni s’admirer, non pour plaire ou se plaire, non pour rire ou se moquer, seulement pour ne pas se perdre», dit l’artiste Marie Le Drian. Mais «ne pas se perdre», n’est-ce pas un vœu pieux, puisque l’on sait avec Rimbaud que «Je est un autre»?
Bernard Léchot
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.