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L’heure Bilal

Enki Bilal, de passage dans la «Cité horlogère». (Photo swissinfo / SRI) swissinfo.ch

«Hypérion», c'est le nom qu'Enki Bilal, dessinateur, scénariste et cinéaste, a donné à la montre qu'il a conçue. A découvrir notamment à La Chaux-de-Fonds.

L’objet est beau, sobre et froid. Acier brossé et poli. Bracelet noir. Classique, voire atemporel. Sur la lunette, la silhouette discrète d’un lézard. De l’autre côté, à l’envers du boîtier, une panthère qui rugit…

Les premiers traits d’«Hypérion» (référence mythologique et littéraire, tendance science-fiction) ont été dessinés en 1996 déjà, suite à une rencontre avec Eric Fay de la Roche, issu d’une famille de bijoutiers-joailliers «depuis 1742». Celui-ci est un passionné de Bilal, et lui donne carte blanche pour réaliser une «montre d’artiste».

Une carte blanche qui causera d’ailleurs, par la suite, quelques soucis aux horlogers suisses chargés de réaliser le projet, et qui n’avaient pas nécessairement les outils adéquats pour façonner les pièces – toutes originales – d’une montre bilalienne. Par exemple, une lunette de montre asymétrique, c’est rare.

Le temps destructuré

Bilal n’a pas hésité à se lancer dans cette aventure, car il aime bien «fonctionner par rencontres». Mais on peut imaginer qu’il n’y a pas que cela. Effectivement, la mémoire et le temps sont deux composantes essentielles de son œuvre.

Le temps qu’il aime distordre: dans son univers déstructuré, sait-on jamais si l’on est dans le passé ou dans le futur? Le temps dont il aime jouer: dans «Le Sommeil du monstre», il se place en 2026 pour observer notre présent.

«C’est vrai qu’on a envie de triturer le temps», explique Bilal. «Par exemple en se servant d’une prospective future pour parler d’aujourd’hui ou d’hier. C’est devenu chez moi un réflexe naturel. Alors c’est vrai, j’ai fait cette montre, alors que je n’aurais peut-être pas fait une cafetière, même si j’aime beaucoup le café!»

La mémoire du 11 septembre 2001

Autre preuve de son intérêt pour le temps, «Le Sarcophage», signé Pierre Christin pour le scénario et Bilal pour les illustrations, dans lequel est imaginée l’implantation d’un «Musée de l’Avenir» sur le site de Tchernobyl, musée qui rassemblerait les merveilles et les horreurs du 20e siècle…

Dans ce musée-là, quelle place tiendrait le 11 septembre? Hésitations de Bilal, qui voit dans l’événement à la fois l’ouverture du 21e siècle, et la conclusion du 20e: «Un événement dû aux accumulations d’erreurs et de cynisme, de légèreté, d’inconscience et, précisément, de mauvaise gestion de la mémoire, du 20e siècle et de nos dirigeants. Maintenant, j’espère qu’on va se poser les questions autrement».

Les attentats du 11 septembre auront-ils un impact dans l’œuvre même de Bilal, caractérisée par des ambiances cauchemardesques et post-nucléaires? «Pour le film que je suis en train de tourner, non. Maintenant, il est au stade de la réalisation, il est cadenassé».

Un personnage qui ressemble à Ben Ladan

«Par contre, pour la suite du ‘Sommeil du monstre’, oui. Mon personnage de Warhole incarne le mal absolu, le mal absolu comme un art pur. Et un acte comme ces deux tours effondrées par ces avions, cela aurait pu être commis par Warhole. D’ailleurs, dans ‘Le sommeil du monstre’, il détruit la Tour Eiffel…» commente Bilal.

Et d’ajouter: «Donc je me retrouve face à un personnage qui ressemble à Ben Laden, et cela amène des questions. Il y a comme un contre-coup, et je pense que beaucoup d’artistes, dans tout ce qui concerne le rapport à la violence, et la violence est quelque chose d’important à aborder dans l’art, sont perturbés, ou marquent un temps d’arrêt pour digérer quelque chose d’aussi terrible».

Il y a des gens comme ça, avec lesquels il est bon de digresser. Retour à l’horlogerie: une exposition consacrée à l’«Hypérion», et accompagnée de plusieurs dessins originaux d’Enki Bilal est à voir au Musée International de l’Horlogerie, à La Chaux-de-Fonds, jusqu’au 17 février. Quant à la montre de Bilal, fabriquée à 1000 exemplaires, elle est en vente au prix de 3700 francs. Le talent a un prix.

Bernard Léchot

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