La résistible ascension d’un proxénète
A la Comédie de Genève, Anne Bisang crée «La Griffe», pièce de l'Anglais Howard Barker.
Son spectacle, qui use de la vidéo et du numérique, met en crise le rapport de l’image à la réalité et dénonce le crime.
Trois actes et autant de registres dramatiques qui vont du néo-réalisme social, façon Edward Bond, à l’irréalisme absurde, façon Harold Pinter, en passant par la «comedy of manners» (comédie de mœurs) et son lot d’intrigues vaudevillesques.
C’est donc toute la panoplie théâtrale anglaise que l’écrivain britannique Howard Barker (57 ans) déploie dans sa pièce «La Griffe» («Claw») créée à la Comédie de Genève, pour la première fois en français.
Anne Bisang, qui met cette oeuvre en scène, s’applique à accentuer la porosité des registres dramatiques. Et à rapprocher l’art scénique d’autres disciplines, comme la musique, la vidéo, le publicitaire, le dessin animé…
Amours sulfureuses
Si sa démarche complexifie l’esthétique du plateau, elle n’en demeure pas moins efficace puisqu’elle met en crise le rapport de l’image à la réalité. Ce même rapport qui est au cœur de la pièce de Barker.
L’image est donc celle d’un héros de pacotille, en l’occurrence Noël Biledew (David Gobet) qui s’identifie aux crooners (Elvis Presley en tête) et aux personnages du film noir américain ou du feuilleton cousu d’aventures amoureuses sulfureuses.
Voilà pour l’image. La réalité est toute autre. Noël Biledew n’est pas ce fantaisiste dont les rêves s’actualisent sur grand écran grâce aux truquages des projections vidéo (réalisées sur scène par Alexandre Baechler). La réalité, c’est que Noël est un fieffé criminel.
Enfant démuni, il se débarrasse très vite de sa condition de pouilleux et s’enrichit grâce au proxénétisme. Sa brutale ascension sociale s’achève sur une chute vertigineuse. Howard Barker fait de lui un véreux capable d’alimenter les scandales qui secouent la haute société anglaise de l’après-guerre.
Rêveur exalté
Mafieux, il finira assassiné. C’est en tout cas le sort que lui réserve l’auteur. Celui que lui choisit Anne Bisang est différent. Son Noël rachète le crime généralisé et expie.
Pourtant, à aucun moment dans la pièce il n’apparaîtra comme un rédempteur. Aussi, la fin du spectacle laisse-t-elle perplexe. Elle explique la gêne que l’on éprouve durant le troisième acte face à David Gobet, très à l’aise lorsqu’il joue les rêveurs exaltés; mais emprunté lorsqu’il incarne les repentis.
Autour du comédien, quelques figures de femmes éternelles (jouées par Franziska Kahl, Barbara Tobola, Alexandra Tiedemann et Anne-Laure Luisoni), tantôt mères, tantôt amies, tantôt putains.
Elles veillent ou rôdent, ici généreuses, là monstrueuses. Leurs voix se mêlent à celle du père (Philippe Mathey), seule conscience positive dans un monde délesté du poids des scrupules.
swissinfo/Ghania Adamo
«La Griffe». Comédie de Genève; jusqu’au 24 novembre. Tel: 022/320 50 01.
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