Le double jeu de Purcell
Lors de la même soirée, deux différentes versions de l'opéra Dido & Aeneas se complètent à merveille sur la scène genevoise du Bâtiment des Forces Motrices.
Pour la première fois, le Grand Théâtre de Genève présente Dido & Aeneas dans une double perspective: d’abord comme un opéra de chambre pour jeunes femmes (avec des chanteuses de la région lémanique), puis, après l’entracte, avec des effectifs d’opéra d’envergure internationale.
Au cours des errances qui suivent sa fuite de Troie, Enée aborde la rive africaine et s’éprend de Didon, reine de Carthage. Avides de faire le mal, les sorcières (qui remplacent les dieux de l’Olympe) lui dépêchent un esprit qui, déguisé en Mercure, lui ordonne de quitter les lieux. Enée obéit. Didon est terrassée par la douleur.
Pensionnat de jeunes filles
Dido & Aeneas est le seul véritable opéra d’Henry Purcell (1659-1695). Il aurait été joué pour la première fois au pensionnat de jeunes filles du chorégraphe Josias Priest à Chelsea, en 1689. Mais des thèses récentes suggèrent que l’ouvrage aurait été créé, quelques années auparavant, à la cour de Charles II ou à celle de Jacques II.
«Avec le décorateur Christian Fenouillat, explique le metteur en scène Christophe Perton, nous avons donc imaginé de rebâtir un pensionnat anglais, d’y placer des jeunes femmes et de ne garder qu’un seul lien entre les deux versions «théâtrale» et «mythologique»: le personnage de Didon, incarné par Wihelmenia Fernandez.
Celle-là même qui avait endossé le rôle de la cantatrice dans le film-culte «Diva» de Jean-Jacques Beneix. Ici, dans le rôle de Didon, la soprano de Philadelphie impose le tragique de son timbre.
Ainsi, la première version enchante par son côté «univers de jeunes filles à la Lewis Carrol». Dans ce dortoir où voltigent les chemises de nuit, une femme de ménage se fait prendre au piège lors de l’extinction des feux et devient Didon.
Solitude et abandon
«A ce propos, poursuit Christophe Perton, il m’a semblé que l’on pouvait raconter le destin de Didon, conquise puis abandonnée, comme une métaphore de l’Afrique. Nous nous sommes nourris de ce continent quand nous en avions besoin, puis nous sommes repartis…»
Après l’entracte, le dortoir fait place à l’espace épuré du mythe. Christophe Perton transporte son public à Carthage. Plus de pensionnat, mais un tapis de sable rouge entouré par des murs de scène blancs. La négritude de Didon n’est plus signe d’asservissement, mais d’appartenance au chamanisme.
Dans le même temps, de coquine chez les écolières, la danse est devenue animale. L’orchestre s’est enrichi, le registre instrumental s’est élargi. Alors qu’il n’était qu’ensemble de chambre et voix féminines dans la première partie.
Au final, chacun s’accorde à reconnaître que la ménagère noire (dans la première version) et la reine africaine (dans la seconde) illustrent sans redite deux faces aussi différentes qu’impressionnantes de la solitude et de l’abandon.
Emmanuel Manzi
16, 18, 19, 20, 22, 23 et 24 octobre 2001 à 20 h.
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