Le fou-rire séduisant de Gilles Privat
Seul sur scène, l'acteur romand joue à Genève et Neuchâtel «Presque Hamlet», d'après la tragédie de Shakespeare. Portrait.
Après avoir chatouillé la bêtise en smoking noir («Quisaitout et Grobêta»), couru la banquise en boy-scout («La danse de mort»), touché à la folie avec les yeux d’un lunaire («Le chant du dire-dire») et défié la Justice en habit de vagabond («Le cercle de craie caucasien»), Gilles Privat (43 ans) emprunte la voie royale en incarnant, en solitaire, le prince le plus dément, le plus doux, le plus arrogant, le plus séduisant et le plus grand du théâtre: Hamlet.
Avec sa couronne en carton vacillant sur sa tête, il remonte vaillamment à la source Shakespeare. Et balaie du geste et du regard la salle obscure où les fantômes rôdent. Le spectre du roi assassiné qu’il doit venger suscite par moments son fou-rire. Avec lui, la tragédie de Shakespeare prend des accents comiques.
D’ailleurs, elle est rebaptisée «Presque Hamlet» par le metteur en scène anglais Dan Jemmett qui, avec Gilles Privat, a concocté une farce intelligente à partir du texte shakespearien. Tous deux ont voulu évoquer sur scène les multiples manières d’interpréter «Hamlet», provoquant ainsi d’hallucinantes dérives philosophiques.
Un nostalgique des femmes aimées
Créé l’an dernier à Lausanne, le spectacle (un succès public et critique) est repris à Genève et Neuchâtel. Gilles Privat s’en régale et nous aussi, entraînés par son fou-rire d’acteur et d’homme qui sait se moquer de tout en avouant: «Au théâtre, je ne fais pas un strapontin». Entendez: «Mon nom ne suffit pas à lui seul pour remplir une salle».
Et pourtant, les salles ne désemplissent pas lorsqu’il est sur scène. C’est que Gilles Privat est modeste. «En bon Suisse, je ne sais pas me vendre, lâche encore celui qui quitta Genève à l’âge de 20 ans pour rejoindre Paris, l’Ecole Jacques Lecoq puis la Comédie-Française – oui, s’il vous plaît – qu’il laissa en 1999 après y être entré trois ans auparavant sur un «fou-rire», comme il dit.
Décidément, la gaieté n’a jamais abandonné cet homme qui se considère néanmoins comme «un nostalgique dépressif», et qui d’un geste de la main balaie toute équivoque en s’empressant d’ajouter: «nostalgique des femmes aimées et abandonnées».
Le comédien possède l’humour des désespérés. Lorsqu’on lui demande, par exemple, quel est le rôle qui l’a le plus ravi au théâtre, il répond: «Le prochain». Mais le prochain rôle est celui de l’acteur idéal auquel, s’il existe, Gilles Privat aurait voulu ressembler.
Ghania Adamo
«Presque Hamlet», à Genève, Théâtre Saint-Gervais; jusqu’au 10 février. Tel: 022/908 20 20. Neuchâtel, Théâtre du Passage, du 13 au 16 février. Tel: 032/717 79 07
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