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Les visages de l’émigration

«J’en ai marre d’être le black. Je suis Sénégalais» (image tirée du film)

A Locarno, deux des trois films présentés samedi en compétition ont pour thème central l'émigration, vue de l'intérieur. «Miss Wonton» nous emmène dans la communauté chinoise de New York, et le très réussi «L'Afrance» parmi les Africains de Paris.

Chaque jour, de nombreuses femmes étrangères et célibataires se retrouvent dans une zone de Grand Central Station, surnommée «Le Palais d’or». Elles y échangent des nouvelles de leurs pays, mais surtout, elles viennent y chercher le mâle qui pourra peut-être leur offrir clé en main le rêve américain: un grand pavillon de banlieue, un grand jardin, une grande voiture.

Au Palais d’or, le surnom est roi: on trouve des tacos (les Mexicaines), des suhis (les Japonaises), et des wonton, comprenez des nouilles: les Chinoises. Les hommes sont de leur côté classés en pâtés de viande, casseroles et escargots, en fonction de la place qu’ils occupent sur l’échelle sociale, les escargots, plat précieux et français, représentant le top du top.

«Miss Nouille» s’appelle Ah Na (Amy Ting), elle a fui la Chine dans des conditions terribles, et travaille dans un petit restaurant de Chinatown, triste et hanté de mauvais souvenirs. Le Palais d’or lui permet donc de se rêver un autre avenir américain, quitte à se cogner à un «escargot» moins aimable qu’il en a l’air.

Le film du jeune réalisateur Meng Ong, né à Singapour, est sympathique et chargé de réminiscences orientales. Pourtant, il reste convenu et très sage. On retient toutefois le mélange de volonté et de naïveté d’Ah Na, et un joli retournement final qui fait de ce récit une sorte de récit initiatique, balançant entre rêve et réalité.

Le poids des racines

Ni rêve, ni naïveté dans «L’Afrance», le film d’Alain Gomis, né en France en 1972 d’un père sénégalais et d’une mère française. Son personnage principal, El Hadj (Djolof Mbengue), poursuit des études à Paris. Il travaille à un mémoire sur Sekou Toure, et les propos de l’ancien président guinéen trouvent une forte résonance en lui, qui n’a toujours envisagé son séjour en France que comme une parenthèse.

Car pour El Hadj, l’émigration africaine ne doit être que momentanée: «Si tu dépensais 1/3 de l’énergie que tu dépenses ici, là-bas tu déplacerais des montagnes», dit-il à un compatriote de Paris. Et à sa petite amie française: «Je veux rentrer au Sénégal pour enseigner l’histoire. Et puis je suis fatigué d’être un étranger. J’en ai marre d’être le black. Je suis Sénégalais».

El Hadj se cogne à l’incompréhension des autres Sénégalais, plus pragmatiques que lui. Et lui-même sent très bien que, l’amour aidant, il pourrait s’installer définitivement à Paris. Comme il sent bien que le Sénégal, son Sénégal, s’éloigne progressivement de lui, à l’instar de l’image de sa «fiancée» de Dakar…

Il passera du mal-être à l’angoisse profonde lorsque les autorités françaises constateront que son titre de séjour est échu depuis peu. Interpellation, fouille au corps, prison, relaxation momentanée, et terrible dégringolade pour lui, qui veut bien rentrer dans son pays, mais «pas comme ça».

«L’Afrance» raconte formidablement bien le terrible tiraillement d’un émigré, entre respect des racines et tentation d’adaptation, tout en peignant avec intelligence les différentes sensibilités qui caractérisent une société en exil. Dans la tête de El Hadj tourne sans cesse une phrase : «Ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront?»

Très fort.

Bernard Léchot, Locarno

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