Nous sommes cernés
«Cartes postales» de créateurs suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.
Je vais vous étonner ! Ces derniers temps, je pense souvent au pays. Très souvent. Je ne m’ennuie pas, non, mais je songe à cette bizarrerie du sort qui fait que pour aimer mon pays, je suis obligé de le quitter.
J’ai toujours vécu ainsi. En partance. Emigré à vie. Suisse errant. Toujours en partance. Sans cesse éloigné.
Un karma de voyageur
Je me souviens d’Hugo Pratt qui me taquinait en me traitant d’aventurier. Je riais. Je ne le prenais pas au sérieux. Il disait aussi que nous étions de sempiternels immigrés, lui et moi. Il ne parlait jamais si bien de son Italie que lorsque nous en étions éloignés.
Je commence à croire qu’il avait foutrement raison, l’ami vénitien. Je ne sais pas pourquoi, mais une idée m’obsède depuis un certain temps : faire un voyage en Suisse !
Je sais cela doit paraître bizarre qu’un Suisse, pur beurre, veuille faire un voyage dans son propre pays, mais je n’y peux rien, c’est devenu obsessionnel.
Le pourquoi du comment
Je me suis posé la question de savoir pourquoi et comment cette forte envie me taraude la boîte à envies. J’ai cherché. Je me suis analysé, inspecté, détaillé. J’ai farfouillé au fond de mon esprit.
Je me suis demandé si j’étais dégoûté de l’huile d’olive et des fromages de chèvres, si les châtaignes et le saucisson de montagnes des Cévennes commençaient à me sortir par les trous de nez, si le Côte du Rhône et le petit noir d’Antoine, le patron du Bar du Centre à Barjac, m’écœuraient soudain pour d’obscures raisons?… Et puis, peu à peu, j’ai enfin compris.
Insupportable
C’est regardant un atlas, un soir sur la terrasse, que la réponse à mes questions survint. J’avais peur! Oui, peur! Oui, moi le bravache, le risque-tout, le matamore pourfendeur d’hypocrisies banales, l’enfonceur de portes grandes ouvertes, j’avais été choqué!
Choqué de voir la montée irrépressible de Führer de pacotille, de Duce affairistes et de Nationaliste à gueules d’empeignes dans toute ma chère Europe!
Sur la carte coloriée, je voyais mon minuscule pays, île au milieu de cet océan de crétinisme, ressortir et me faire un clin d’œil.
L’infâme infection
Comme si ma conscience renaissait d’un coup, une étrange envie de revoir ce pays cerné par l’archaïque barbarie des extrêmes me prit. Il fallait, quels que soient les résultats des élections présidentielles dans mon pays d’adoption, que je retourne voir ce qui se passe dans le mien. Charité bien ordonnée… dit le proverbe, non ?
Sans doute pour me rassurer sur l’état de la démocratie, il fallait, cernés que nous sommes par l’Autriche d’Haider, l’Italie de Berlusconi, la montée des néonazis allemands et des nationalistes radicaux français, que j’aille m’assurer que nous ne nous rendrons pas sans combattre. Je fais mes bagages. Je me prépare.
Mais, malgré moi, une petite angoisse me tourmente ? Que vais-je constater en arrivant ? L’infâme infection nous aura-t-elle atteints, nous aussi ?
swissinfo/Rolf Kesselring
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