Richard Æschlimann: celui qui parlait au monde
Récemment les Éditions de l'Âge d'Homme ont fait paraître un ouvrage de Richard Æschlimann: «Un monde unique au monde». Rolf Kesselring, qui connaît l'auteur depuis de nombreuses années, l'a lu et a voulu en parler.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, sachez que Richard Æschlimann est un hypersensible, un écorché vif, bref, un véritable artiste. Dessinateur, graveur, galeriste, écrivain, il a des cordes à son arc. De quoi approvisionner une armée! De cela, j’en étais convaincu bien avant d’autres.
Comment on s’était rencontré, je ne me souviens vraiment. Il me semble que c’était en gainant des panneaux avec de la soie dans un atelier de décoration d’une marque de montres suisses. Barbara, son épouse, m’a même certifié, qu’à cette époque, nous avions travaillé de concert sur une bande dessinée. Le plus drôle de cette histoire, c’est qu’il paraît, aux dire de Barbara, que j’en étais le dessinateur et lui le scénariste! Cette œuvre magistrale fut refusée par des idiots d’éditeurs et la vie nous sépara.
Souvenirs, souvenirs
C’était en ces temps lointains, maintenant, que je me suis fait éditeur. Comme le métier ne nourrissait pas l’homme affamé que j’étais, je travaillais chez un copain, Francis Guex, peintre de son état, juste pour nourrir une petite famille naissante.
Un matin, alors que, juché sur un échafaudage, je lissais les brumes de la plaine de l’Orbe avec une application relative, un inconnu me héla depuis le sol du monde… C’était Richard Æschlimann! Trop content de quitter mes pinceaux et les pots d’une horrible peinture brunâtre, je descendis de mon perchoir.
Après les saluts d’usage, il me raconta l’Allemagne, Barbara qui était de là-bas et qu’il avait épousée, ses envies artistiques, bref, nous renouâmes. À cette époque, je n’avais que deux ouvrages à mon catalogue, mais une rencontre avec Gilles Vigneault me faisait espérer une troisième publication: «Les dicts du voyageur sédentaire», recueil de contes brefs et délicieux.
Richard me proposa le quatrième. Il s’agissait d’une suite de dessins d’un humour noir d’encre et couleur de sang, assortis de petits contes impertinents et sarcastiques. Son projet me fit frissonner d’effroi et hurler de rire. J’acceptai immédiatement de le publier. Le titre était à l’avenant du contenu: «Sang titre»!
Un habitant du monde
Richard Æschlimann est, comme je l’ai dit plus haut, un dessinateur. Un grand parmi tous ceux que j’ai connus et aimés. Je me souviens d’une première exposition, Galerie du Guet, Escalier du Marché à Lausanne, que nous avions fomenté ensemble. J’étais subjugué par sa plume certaine et son esprit aiguisé, presque cruel. Je me rappelle aussi de cette course dans Paris, entre manifestant et CRS, un certain mois de novembre 69, où j’avais rendez-vous avec Roland Topor pour qu’il me donne une courte préface pour le bouquin Richard.
Et voilà que presque quarante ans plus tard, mon attention est attirée par une annonce des Éditions de l’Âge d’Homme: un ouvrage de Richard! Pas un recueil de dessins, non, mais un bouquin écrit, simplement écrit. Lorsque le volume en question fut sur ma table, je découvris qu’il s’agissait d’une sorte de journal de vie, une comptabilité humaine.
Aussitôt, entre ce titre singulier et ces allusions aux événements qui renvoie le lecteur à son histoire, à ses histoires, je me mis à lire, puis à relire. Richard, réflexion roborative parle de «la fraîcheur du monde» en regard, en signalant l’effrayant réflexe sécuritaire aux États-Unis après la destruction des Twin Towers. La fraîcheur du monde, rendez-vous compte!
Un jeu subtil
De 2001 à 2002, juste un an, Richard nous emmène dans son jardin discret. Il va et vient entre la bousculade de ce monde unique en son genre et son esprit dédié à une quête toute personnelle. «…J’aime la lenteur», affirme-t-il juste après s’être souvenu de la Tchétchénie et de cette guerre oubliée. «Tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler, c’est exactement à cela que j’aspire.» Il imprime à ses pensées un rythme étrange, envoûtant, charmeur, obsédant.
Comme lui, je me livre à ce jeu subtil et fascinant qui consiste à refaire son monde en le mirant aux reflets de celui qui nous entoure, nous enveloppe, nous englue. Je tente de m’échapper, comme lui, de cet univers d’horreurs et de violences. Malgré tous mes efforts, je me sens pris au piège. Cette planète unique au monde m’obsède, me ravage, me détruit, me pulvérise et pourtant me passionne.
Cet ouvrage est un bienfait, comme est bénéfique l’esprit qui anime Richard Æschlimann, artiste singulier, dans un temps où l’imaginaire cède le pas aux calculs et aux desseins… dans un monde désespéré, désespérant et cependant unique.
swissinfo, Rolf Kesselring
«Un monde Unique au monde», par Richard Æschlimann a paru aux Éditions de l’Âge d’Homme
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