Rolf Kesselring: la bonne façon
«Cartes postales» de créateurs suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.
Je vis ailleurs. Pas très loin, mais ailleurs quand même. Devant mes fenêtres, il y la belle garrigue, à perte de vue. L’air embaume le thym et la sarriette, les petits chênes méditerranéens, tourmentés de mistral, tentent d’épouser collines et franges de rochers. Et par-dessus tout ça s’étale un ciel fantastique qui se prolonge à l’infini vers le sud.
L’exotisme suisse
Il y a peu, il fallait que je revienne au pays. Histoire de papiers officiels. Une amie gasconne me proposa de faire le voyage avec moi : «afin de voir cette Suisse, qui est ton pays».
Le sien, c’est celui où les vents viennent de l’océan et où l’on ne mange jamais gras: foie gras, confits de canard et fragiles tourtières. Pour se reposer le digestoire, quelquefois arrivent sur la table l’inoubliable garbure ou quelques revigorants pruneaux gorgés d’énergie.
Chez elle, le bonheur est dans le pré, tout le monde le sait, mais elle voulait tâter de la fondue et de la meringue à la crème, du «papet aux poreaux» et de la saucisse aux choux. Elle voulait à tout prix goûter cet exotisme qui est tout notre ordinaire.
Histoire de papiers réglée, nous fîmes les touristes. Je me sentis bien un peu ridicule dans ce rôle de guide où je devais commenter paysages et gens avec un peu d’enthousiasme… J’ai toujours eu tant à dire sur ma Suisse ! Il faut avouer que depuis des lustres, le sentiment de n’être jamais tout à fait conforme, jamais tout à fait à ma place, me saisit à chaque fois que je reviens.
Bonne façon
Une nièce nous avait prêté un logis à Bonvillars. Magnifique! Le pied du Jura, les vignes. En plus – sans doute pour me narguer – un soleil rubicond répondait présent.
Chaque Suisse romand sait que cette région est magnifique en automne. Petites brumes qu’évapore la lumière au-dessus du lac de Neuchâtel, panoramique sur les lointaines Alpes enneigées, feuillages roux qui étalent une écharpe incendiaire partout où l’œil se pose.
Un beau matin, il y eut même un vieil homme, dans le jardin voisin, qui, nous surprenant en train d’admirer cet étalage sublime, ma copine et moi, ne flairant pas l’enfant prodigue que je suis malgré tout, se permit ce commentaire enchanteur: «Ça a plutôt bonne façon, n’est-ce pas ?».
Les plaques de la voiture l’avaient induit en erreur. Il m’avait pris pour français! Tout réjoui, je ne l’ai pas détrompé. J’ai simplement traduit la formule en occitan à mon amie émerveillée comme une Gasconne.
Rolf Kesselring
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