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«Roméo et Juliette», entre mort annoncée et résignation

"Roméo et Juliette"

Anne Bisang crée à la Comédie de Genève la tragédie de Shakespeare. Et pare l'amour d'une beauté noire.

Cela commence par un coup de pied donné à deux domaines en miniature et en carton, posés face à face sur les planches. Deux domaines, avec habitations, clocher d’église et ruelles, vulnérables dans leur étendue qui piteusement s’ébranle.

Un peu plus tard, on en ramassera les morceaux pour les mettre dans un panier et les emporter loin de tout regard. Exit donc les deux fiefs des Montaigu et des Capulet.

Sur la scène de la Comédie, l’amour de Roméo et Juliette n’est pas une affaire urbaine qu’enflamme une guerre de clans. Il se conclut dans l’intimité des cœurs, sur un sol désormais dépouillé où seuls restent des corps livrés à la pénombre du théâtre. Et écrasés par le poids d’un ciel ouaté qui, sous la forme d’un grand nuage blanc, descend sur les têtes comme une chape de plomb.

Il est facile d’y voir la force d’un destin que la metteuse en scène Anne Bisang laisse planer dans l’indifférence de Mercutio, Benvolio, Tybalt, Samson et Abraham.

Tous amis ou ennemis des Montaigu, qui, pour commencer, s’amusent à prendre des poses laborieuses, comiquement figées. Jusqu’à ce que s’extraient du lot Roméo et Juliette, silhouettes échappées d’un bal compassé donné par les Capulet.

Une rebelle aux yeux étincelants

Roméo d’abord, portant à bout de bras un masque, visage blême d’une mort à venir: «Mon âme pressent qu’une amère catastrophe (…) achèvera la méprisable existence contenue dans mon sein».

Son destin, il le connaît d’entrée de jeu. Et c’est pour n’avoir pas tenté de s’en délivrer plus tôt qu’il paiera à la fin. C’est en tout cas ce que dit l’interprétation de l’acteur, formidable Thomas Laubacher pris en tenaille entre une tragédie annoncée et la volonté impénétrable de s’y résigner.

De cette tension-là naît la force obscure d’une relation amoureuse dont Juliette tient l’autre bout. Cette dernière trouve en la personne d’Elodie Weber une actrice audacieuse qui réussit très bien les revirements. Ceux qui façonnent les grands caractères.

D’abord insouciante et capricieuse, elle devient par la suite une rebelle dont les yeux éclairent de leurs étincelles la pénombre de la scène. Sa Juliette est à un âge où il faut sortir de soi pour contrer le monde des adultes. Ce monde qui la fait disparaître en même temps qu’il la révèle à elle-même.

Son père (Michel Rossy), sa mère (Anne Vouilloz), sa nourrice (Caroline Gasser) et son prétendu sauveur, le Frère Laurent (Pierre Mifsud) sont, à cet égard, ses complices pernicieux. Personnages au bord de la caricature, ils déversent comiquement sur les planches la folle magie de Shakespeare; merveilleusement rendue par la brutale sensualité du texte qu’a traduit Jean-Michel Déprats.

Ghania Adamo

«Roméo et Juliette», à la Comédie de Genève. Jusqu’au 10 mars. Tel: 022/320 50 01

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