Temps de chien
«Cartes postales» de Suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.
Une région durement éprouvée par la météo. En ce 11 septembre, Rolf Kesselring évoque les résonances du mot «malheur».
C’était dimanche, au soir. En quelques heures, il s’est mis à tomber autant d’eau que sur Paris durant toute une année!
Le bilan fut terrible: des morts, des disparus, des autoroutes sous deux mètres d’eau, 75% des routes coupées, plus de communications téléphoniques… Un vrai temps de chien.
Les rivières du ciel
Durant toute la nuit, j’ai observé des grappes d’éclairs gigantesques qui illuminaient le ciel. C’étaient des mains lumineuses et géantes qui griffaient et déchiraient la masse des nuages lourds et noirs.
La pluie, qui avait commencé sa cataracte la veille au soir, continua de tomber pendant toute la nuit. On aurait dit une rivière immense qui déferlait directement des cieux. Je n’avais jamais vu de pluie aussi intense en Europe. Plusieurs fois j’ai pensé à l’Afrique…
Isolé du monde
Dans l’après-midi de lundi, la pluie a cessé, mais j’étais coupé du monde. Plus de téléphone, donc plus de connexion Internet. Aucun moyen de communiquer. Le monde devenait soudain très lointain.
Par chance, j’habite sur un promontoire rocheux, perdu dans la garrigue. Peu d’eau dans la maison. En tout cas pas de quoi fouetter un poisson rouge. D’après la radio et la télévision, c’était loin d’être le cas de mes voisins proches du côté d’Alès ou d’Orange.
Du coup, pour en savoir plus, pour rompre l’isolement, j’ai fait la route jusqu’au village voisin.
Une étrange atmosphère
Sur la route, je fus surpris par le nombre de promeneurs et de cyclistes. Jamais, dans un après-midi normal, je n’en voyais autant. Tous me saluaient au passage. Cela donnait une atmosphère insolite, étrange, à ce trajet que j’effectue trois fois la semaine.
Au village, c’était la même chose. Les bars et les cafés étaient ouverts et bondés. Je dus chercher pour trouver une place pour me garer sous les platanes. Des gens s’étaient formés en petits groupes qui se parlaient avec animation. L’ambiance était curieuse, presque irréelle.
Le malheur est-il bon?
Le sujet de toutes les conversations était, à l’évidence, cette pluie torrentielle, les débordements des rivières de la région, les dégâts innombrables, les disparus et les morts dont la liste s’allongeait d’heure en heure.
J’écoutais ce qui se disait et, tout à coup, je pris conscience d’une chose curieuse. La plupart de ces gens étaient de parfaits inconnus les uns pour les autres et, à cause de cette catastrophe, ils se parlaient, échangeaient des informations, alors qu’auparavant, ils se seraient ignorés.
Étrangers en vacances et natifs de la région se proposaient mutuellement de l’aide! A la veille de la commémoration du terrible 11 septembre, je ne pus m’empêcher de penser au formidable élan de solidarité qui, il y a un an, avait réuni les New-Yorkais meurtris.
Et je me suis demandé très sérieusement, si le véritable résultat du malheur – de tous les malheurs – n’était pas finalement de rendre les humains, moins mauvais, moins égoïstes, peut-être plus intelligents.
swissinfo/Rolf Kesselring
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