Time Machine au Kunstmuseum de Berne
Le musée bernois, qui vit une période charnière, propose pour quatre mois un nouvel accrochage de ses collections. Très «tendance».
Un musée n’est pas qu’un espace: il s’inscrit dans une temporalité, qui influe sur son contenu et la mise en valeur de celui-ci. Des moniteurs dispersés dans le Kunstmuseum rappellent cela, en montrant des images de l’intérieur du musée au cours de ce siècle. Effectivement, un accrochage millésime 1929 n’a pas grand-chose à voir avec ce que nous connaissons aujourd’hui.
Le Kunstmuseum de Berne a donc décidé de remettre en valeur ses propres collections. Aux orties, la chronologie! Place aux rencontres inter-temporelles, aux croisements thématiques et aux chocs formels!
Non sans un certain sens de la provocation – mais une provocation largement admise en ce début de 3e millénaire, c’est la démarche qui a présidé à cette exposition baptisée «Time Machine».
Un contexte bien particulier
«The Time Machine»… Dans un passage du roman de H.G. Wells, un voyageur temporel entre dans ce qu’il reconnaît être un musée du passé. Il se sert alors de ce qu’il trouve là pour survivre dans son étrange situation. En l’occurrence, des allumettes pour lutter contre l’obscurité et un levier en guise de matraque…
«De façon transposée, nous faisons la même chose. On s’est servi du fond du musée pour nous permettre de passer dans le futur, pas seulement politiquement, mais aussi en ce qui concerne l’avenir de notre musée», explique Ralf Beil, conservateur du département des peintures et sculptures.
Il faut dire que le Kunstmuseum de Berne vit une période charnière. Sa fameuse collection Klee – présentée actuellement sous une nouvelle forme pour un dernier baroud d’honneur – s’envolera d’ici à quelques années au Centre Paul Klee (ouverture en 2005). Et puis, après une période transitoire, un nouveau directeur, Mathias Frehner, vient d’être nommé, qui entrera en fonction cet été.
L’exposition «Time Machine» serait-elle donc une façon pour Ralf Beil de mettre le nouveau directeur au pied du mur, face à une démarche muséographique qui est la sienne? Rires du conservateur, pas franchement opposé à ce raccourci: «On a eu la liberté de faire ça, et on a saisi cette chance, c’est vrai!»
Chic et choc
Alors Albert Anker côtoie les dessins fluos et naïfs d’Annelise Coste, une jeune Française qui vit à Zurich. Un buste de 1812, signé Antonio Canova, semble mater les nus des photos géantes de Balthazar Burkhard. Les personnages décharnés et blêmes de Ferdinand Hodler dominent les hippies hyper-réalistes de Franz Gertsch.
Au sous-sol, dans une ambiance vert sombre, une sculpture de Karl Hänny jouxte une toile de Niklaus Manuel Deutsch et une construction – sorte d’escalier fait de pèse-personne – de Christoph Rütimann.
Il s’agit là de quelques exemples pêle-mêle. Car tout cela est évidemment organisé, pensé en moult réseaux et autres «canaux temporels» dûment conceptualisés, et traduits notamment dans l’espace par des murs aux couleurs distinctes.
Peintures et sculptures sont donc au rendez-vous, mais aussi vidéos, sons, installations… «Il s’agit aussi de permettre de mieux approcher l’art contemporain, précise Ralf Beil. J’espère que par cette exposition, le public comprendra mieux quelques pièces d’art contemporain».
Attention, cannibales!
«Nous ne voulons pas réduire l’Art, ajoute le conservateur. Chaque œuvre est mise en valeur pour elle-même, mais en même temps, joue avec d’autres œuvres pour apporter quelque chose de spécial. Ainsi, le sous-sol, ce ‘salon des inégalités’ comme je l’appelle, montre aussi bien les basculements de temps que l’intensité de l’Art».
Bien. Mais ne s’agit-il pas, plus simplement, de s’inscrire dans un courant, de jouer la carte d’une rupture éminemment à la mode? Et de manière encore plus basique, de faire du neuf avec du vieux, en l’occurrence les collections du Kunstmuseum?
«Ceci ne rend pas justice à cette exposition, qui veut beaucoup plus. Ce n’est pas seulement un accrochage, c’est vraiment une réflexion sur le musée. Qu’est-ce que peut faire, qu’est ce que doit faire un musée aujourd’hui?»
Alors nous revient à l’esprit l’exposition que propose actuellement le Musée d’Ethnographie de Neuchâtel, et la réflexion qu’elle porte sur le «cannibalisme» muséographique. Dans ses menus («Juxtaposition à la Jean Clair», «Esthétisation à la Barbier-Müller», «Association poétique à la Harald Szeeman»), le musée neuchâtelois pourra désormais ajouter «Confrontation thématico-formelle à la Ralf Beil!
swissinfo/Bernard Léchot
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