La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

Uli Sigg veut aider les Chinois à admirer leur propre art. Est-ce possible?

Uli Sigg.
Le collectionneur d'art suisse Uli Sigg a constitué une immense collection d'art contemporain chinois, dont il a fait don d'une grande partie au musée M de Hong Kong. Keystone / Peter Schneider

Au cours des trois dernières décennies, Uli Sigg, un homme d’affaires et ancien diplomate suisse, a amassé des milliers d’œuvres d’art contemporain chinoises. Ai Weiwei l’appelle «celui qui m’a fait».

Un portrait de Mao Zedong aux couleurs éclatantes, de style pop art, attire l’œil, même dans cette salle dédiée aux couleurs vives. Les traits féminisés, l’ancien dirigeant chinois porte du rouge à lèvres et du fard à paupières, façon Marilyn Monroe. 

Le portrait à l’huile de Mao par Yu Youhan, exposé dans un musée de Hong Kong, pourrait paraître osé, par le choix de son sujet. En mars, Gao Zhen, un artiste chinois connu pour ses sculptures provocatrices de Mao, a été jugé en Chine. Il a été placé en détention, accusé par les autorités de calomnier les héros nationaux.

Bien que Hong Kong ne soit pas soumise aux mêmes lois que la Chine continentale, la liberté d’expression dans la cité semi-autonome est de plus en plus étouffée depuis que Pékin a imposé une loi de sécurité nationale en 2020, dont la portée a été encore élargie en 2024. Les caricatures politiques et les illustrations qui raillaient Pékin et son influence sur la ville, autrefois une constante des unes des journaux et des manifestations de rue à Hong Kong, se sont quasi évaporées.

Mais il serait erroné de voir une provocation dans l’œuvre colorée de Yu, «Sans titre (Mao Marilyn) (2005), l’un de ses trois portraits de Mao présentés à l’exposition «M + Sigg Collection: Inner World», au musée M+. C’est ce qu’assure l’une des commissaires de l’exposition, Wu Mo. Le tableau incarne ce qu’elle qualifie de «tendance culturelle» à la fin des années 90, une période d’émergence d’une nostalgie maoïste, où l’effigie du dirigeant se retrouvait partout, des T-shirts aux sacs en toile.

Le musée de la culture visuelle « M » à Hong Kong.
Le musée de la culture visuelle M+ à Hong Kong, où Wu Mo a créé l’exposition «M+Sigg collection: Inner Worlds». Selon la commissaire d’exposition, l’ambition était de décrypter l’histoire de la Chine depuis le milieu des années 1990 jusqu’aux années 2010. Copyright 2021 The Associated Press. All Rights Reserved

«Mao, tout comme Marilyn Monroe, est devenu une icône de la pop culture au lieu d’un symbole politique», déclare-t-elle au cours d’une visite de l’exposition, qui présente l’œuvre de 38 artistes appartenant à la collection permanente du musée M+.

Cette collection, la plus grande collection publique d’art contemporain chinois au monde, si l’on en croit le musée, a été acquise par le musée M+ en 2012 au collectionneur d’art Uli Sigg. Mais à cause des changements profonds qu’a subi Hong Kong avant l’ouverture de M+ en 2021, le musée a souvent attiré l’attention sur ce qu’il peut – ou ne peut pas – montrer.

La constitution d’une collection encyclopédique

Uli Sigg a fait don de 1463 œuvres d’art contemporain chinois à M+, et le musée a également acheté 47 œuvres issues de sa collection, qui contient près de 2000 pièces. Le fruit de nombreuses années passées en Chine.

Alors homme d’affaires, Uli Sigg se rend pour la première fois en Chine en 1979, où il contribue l’année suivante à mettre sur pied l’une des premières entreprises communes entre le gouvernement chinois et une compagnie occidentale. Il s’intéresse «dès le début» à la scène artistique du pays, déclare-t-il dans une interview filmée dans sa maison suisse le mois dernier, quelques jours avant son 80e anniversaire. Mais de prime abord, il ne voit pas grand-chose qui lui plaît. «Je me suis dit: ce n’est pas pour moi», dit-il.

Ce n’est qu’au cours des années 1990, lorsqu’il quitte un poste de dirigeant dans le groupe Schindler, qu’il fait l’acquisition de ses premières œuvres. Il débute pour de bon sa collection au moment où il devient l’ambassadeur suisse en Chine, en Corée du Nord et en Mongolie, en 1995.

«Quand j’ai commencé à acheter quelques pièces, je me suis rendu compte que personne d’autre ne collectionnait l’art contemporain chinois, dit-il. Au cours de ces premières années, j’étais le marché de l’art chinois, car personne d’autre n’achetait d’art comme moi.»

C’est alors qu’Uli Sigg, jusque-là guidé par ses goûts personnels lorsqu’il achetait une pièce, change d’approche. «Je me suis fixé une mission: faire ce qu’un musée national devrait faire, c’est-à-dire constituer ce que j’appelle une collection encyclopédique, déclare-t-il. Je me suis dit: c’est le plus grand espace culturel au monde, et pourtant, personne ne s’intéresse à la contribution de ces artistes contemporains à leur culture.» Une approche saluée par de nombreux artistes chinois.

Ai Weiwei, probablement l’artiste chinois contemporain le plus célèbre de l’époque actuelle, attribue sa renommée internationale à Uli Sigg. «Je l’appelle ‘celui qui m’a fait’», déclare l’artiste dans un entretien par mail.

L'œuvre « Fragments » (2005) d'Ai Weiwei,
Fragments (2005) par Ai Weiwei fait partie de la collection M + Sigg. L’artiste a bâti son œuvre à partir de bois récupéré dans des temples de la dynastie Qing, et a eu recours à des techniques traditionnelles chinoises de travail du bois. Keystone / Georgios Kefalas

«Sa collection couvre un très large spectre, qui ne reflète pas seulement ses préférences personnelles, mais qui se fonde sur sa compréhension de l’art chinois et de la manière dont l’art contemporain chinois se distingue» de l’art contemporain du reste du monde, écrit Ai Weiwei.

«Il est ancré en Chine, ajoute-t-il. Son intérêt n’est pas colonial, mais celui d’un défricheur.»

L’ampleur de la collection Sigg est délibérée. Il a su, presque dès le début, affirme-t-il, que ces œuvres «devraient être données à la Chine, pour que les Chinois puissent admirer leur propre art.»

C’est dans cet esprit qu’il a fait ce don à M+, déclarant à l’époque qu’il avait choisi une institution de Hong Kong en raison de sa liberté, et de sa proximité avec le public de Chine continentale.

«De prime abord, j’ai envisagé le continent, a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse en 2012. Mais les conditions ne sont pas réunies pour qu’on puisse y exposer de l’art sans restrictions.»

Des fils conducteurs émotionnels

Uli Sigg reconnaît que les évolutions politiques à Hong Kong depuis 2012 «impliquent qu’il y a bien des limites à ce que l’on peut montrer.»

Ce qui est rare, c’est de faire explicitement référence à ces restrictions. En mars 2021, avant l’ouverture du musée prévue à l’automne, une parlementaire a isolé l’une des photos issues de la série d’Ai Weiwei «Étude de perspective», où l’artiste fait un doigt d’honneur à l’encontre de monuments historiques du monde entier. L’image isolée en question montrait Ai Weiwei le majeur dressé en direction de la porte Tian’anmen. La parlementaire, Eunice Yung, a qualifié le cliché de «vulgaire» et a demandé pourquoi des œuvres d’art constituant une «insulte envers le pays» devraient être exposées à Hong Kong.

L’œuvre figure toujours au catalogue en ligne de la collection Sigg, mais le site affiche «pas d’image disponible». (Un autre cliché de la série, montrant l’artiste en train de faire un doigt d’honneur à la Maison-Blanche, demeure visible).

D’autres œuvres d’Ai, qui a été détenu par les autorités chinoises pendant 81 jours en 2011, et a fini par quitter le pays en 2015 après des années de surveillance, ont été intégrées dans les trois expositions de la collection Sigg présentées jusqu’à maintenant au M+.

«Fragments» (2005), une sculpture monumentale faite de bois récupéré dans des temples de la dynastie Qing et bâtie à l’aide de techniques traditionnelles chinoises de travail du bois, domine la salle principale de l’exposition «Inner Worlds». Bien que la sculpture ne semble pas afficher de structure formelle, si on la regarde d’au-dessus, on distingue la forme de la Chine.

«Cette œuvre parle de la manière dont on revisite ou on réévalue l’héritage culturel qui nous paraît si familier», commente la commissaire de l’exposition, Wu Mo.

Wu Mo a conçu «Inner Worlds» main dans la main avec Uli Sigg. Elle souligne qu’ils ont cherché à «décrypter l’histoire» de la période couverte par l’exposition, du milieu des années 1990 aux années 2010, une période de mondialisation rapide et de croissance économique, «en tirant des fils conducteurs émotionnels».

Dans une salle où le texte affiché au mur demande au public de se demander s’il existe un «pouvoir du doute», une sculpture du palais du Potala, au Tibet, est suspendue au plafond. Intitulée «Ne pas toucher!» elle est entièrement faite de cuir animal brut. D’après Wu Mo, l’artiste Liu Wei qui en est l’auteur s’est inspiré de la rage avec laquelle son chien s’est attaqué à son os à mâcher en cuir brut.

«Il s’est dit: ‘c’est une excellente métaphore du comportement prédateur des humains quand il s’agit de s’affronter pour le pouvoir’», explique-t-elle.

Dans une autre salle, tandis que le texte de la commissaire invite à se demander si «l’anxiété peut être source de créativité», des œuvres de jeunesse de l’artiste Zhao Bandi évoquent des publicités de service public pour souligner des enjeux de société. Elles sont juxtaposées à ses peintures à l’huile, plus récentes. Dans «China Lake C» (2015), des gens sont rassemblés dans un lac comme pour une fête, et semblent incongrus dans ce cadre, avec leurs robes et leurs costumes.

«Ils se trouvent dans une mare, ce qui peut symboliser l’instabilité de leur statut social», commente la commissaire. Qui ajoute que même si elle n’est pas aussi explicite dans son commentaire social que les créations antérieures de Zhao, «il s’agit tout de même d’une œuvre fortement critique».

«China Lake C», issue d’un prêt de la collection privée d’Uli Sigg, montre aussi que le collectionneur n’a pas cessé d’acquérir de l’art depuis sa grande donation au musée.

Mais au téléphone, il dit que son récent anniversaire l’a amené à réfléchir à ce qui allait advenir de sa collection. «Comme tout le monde connaît mon âge, je dois trouver une solution pour toute cette production, et c’est important qu’elle soit en lieu sûr.», déclare-t-il.

«L’un de ces lieux sûrs», selon lui, est le M+, qui permet au public chinois d’expérimenter l’art contemporain de son pays selon une approche qui serait impossible sur le continent.

«Nous bénéficions d’une bien plus grande liberté à Hong Kong qu’en Chine continentale.»

M+ a déclaré une fréquentation de 2,6 millions de visiteurs en 2025, dont 40% étaient des résidents de Hong Kong. Le reste venait de la Chine continentale et du reste du monde. Uli Sigg, qui s’y rend toujours plusieurs fois par an et a assuré lui-même des visites du musée, dit que les visiteurs ont été manifestement touchés par les œuvres d’art exposées.

«Ils ont dit: ‘On ignorait totalement l’existence de cet art, toute la richesse et la diversité de l’art chinois, relate-t-il. Ils disent ‘ouah, je vois le reflet de toute ma vie à travers ces œuvres.’»

«Cela confirme mon intention originale», a-t-il poursuivi.

En ce qui concerne Ai Weiwei, qui est discrètement revenu en Chine pour sa première visite en 10 ans, il a déclaré qu’il aimerait un jour avoir l’occasion de se rendre à M+ et voir ses œuvres exposées.

«Je l’espère, dit-il à propos de la ville et du musée, mais je ne sais pas dans quelle mesure ce sera autorisé.»

Cet article a été publié à l’origine dans The New York TimesLien externe.

Texte traduit de l’anglais par Pauline Grand d’Esnon/op

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision